Dans cet entretien, l’économiste évalue l’impact de la chute brutale des prix du pétrole sur l’économie nationale et souligne la nécessité de mettre en œuvre en urgence les réformes indispensables pour assurer de manière pérenne la solidité de l’appareil économique du pays.


Reporters : Comment analysez-vous l’évolution actuelle des cours du pétrole et son impact sur les recettes de Sonatrach, en particulier, et l’économie nationale, en général ?
Mustapha Mekideche
: Notre situation financière et budgétaire était déjà très compliquée avant les derniers développements dans le marché pétrolier mondial, impactant également celui du gaz naturel. Depuis, elle s’est lourdement aggravée à tel point que l’AIE et l’Opep ont indiqué, dans un communiqué commun rendu public avant l’accord Opep+, que «si les conditions actuelles du marché persistent, les revenus issus du pétrole et du gaz chuteront de 50% à 85% en 2020, atteignant leur plus bas niveau depuis 20 ans». Cela se traduirait chez nous, dans le meilleur des cas, par seulement 17 milliards dollars de recettes en 2020 (la moitié des 34 milliards perçus en 2019) avec un double impact. Il s’agit d’abord du choc budgétaire supplémentaire et brutal avec une diminution substantielle des recettes de la fiscalité hydrocarbures dont l’évaluation était basée sur un prix de 50 dollars. Il s’agit ensuite d’un choc sévère sur notre balance des paiements du fait d’une ponction plus importante sur les réserves de change pour financer un déficit record pour 2020 de la balance commerciale et celle des services. Rappelons que le déficit de notre balance commerciale était déjà de 6,11 milliards de dollars en 2019, alors qu’il n’était que de 4,53 milliards de dollars en 2018, soit une hausse de 34,81% (source douanes). C’est ce qui explique les réductions substantielles des importations, y compris celles des services et des investissements et ceux de la Sonatrach, annoncés par les pouvoirs publics.

Justement, nos gouvernants considèrent que la situation est maîtrisée avec la mise en oeuvre du plan de riposte à la crise, qui prévoit en 2020 une économie de 28 milliards de dollars en devises. Comment commentez-vous cette affirmation et que pensez-vous des pistes retenues par le Gouvernement Djerad pour surmonter la crise financière aggravée par la pandémie du Covid-19 ?
Vous parlez sans doute des mesures prises par le Conseil des ministres de réduire les importations de 10 milliards de dollars et le budget de fonctionnement de 30%, la réduction de 7 milliards de dollars de la balance des services et, enfin, le report d’une partie des investissements de la Sonatrach.
Ces mesures sont incontournables mais la question est de savoir si l’économie algérienne dispose de l’élasticité et de la réactivité nécessaires et suffisantes pour mettre en œuvre ce train de mesures tout en limitant les dégâts collatéraux sur le fonctionnement de l’économie réelle et les équilibres sociaux. A cette complexité et à cette incertitude s’ajoute la difficulté supplémentaire d’assurer à la fois une gestion prudente de la crise sanitaire du Covid-19 et une reprise des activités économiques pour sortir de ce diptyque redoutable et inédit «confinement ou reprise des activités économiques». Il ne vous a pas échappé que tous les pays ont ou auront des difficultés à y apporter des réponses appropriées. On le constate déjà en Europe et aux Etats-Unis et à un degré moindre en Chine. C’est sans doute l’anticipation de cette situation qui a amené le Premier ministre Djerad à faire la mise au point adressée aux responsables sectoriels et territoriaux explicitant que confinement ne doit pas signifier arrêt total des activités économiques. C’est une première réponse en attendant la feuille de route de l’après-confinement.

Que préconisez-vous pour atténuer les effets du crach pétrolier et de la pandémie Covid-19 sur l’économie nationale ?
Se contenter, comme par le passé, de la gestion à court terme des équilibres économiques et sociaux ne sera plus suffisant. Les réponses durables devront porter sur le moyen et long termes c’est-à-dire celles engageant d’abord les réformes structurelles déjà identifiées mais toujours reportées. C’est la seule façon de faire face de façon pérenne à la menace qui pèse sur nos équilibres sociaux, économiques et, in fine, sur notre souveraineté. Il s’agira également de saisir les opportunités offertes par cette double crise sur la nouvelle architecture géostratégique et les recompositions économiques mondiales qui en résulteront. Parmi ces opportunités, il y a l’acquisition, à bas prix, d’actifs technologiques et même industriels pour accompagner le développement de notre écosystème de start-up et celui des grands groupes algériens en émergence. Car autant nous avons besoin d’un tissu de PME diversifié autant nous avons besoin de puissants groupes industriels orientés vers l’export et appuyés sur ce tissu. Les chaînes de valeur, les chaînes logistiques et les chaînes d’approvisionnement qui ont été perturbées autant que les branches internationalisées industrielles (automobile, aviation, pharmacie) et de services (transport aérien, tourisme, santé) vont subir des changements systémiques. Une recomposition de ces conditions de fonctionnement économique dans la mondialisation est déjà en débat dans le reste du monde ; nous devons y être partie prenante notamment à l’échelon national et continental. Pour être plus précis, ces réformes structurelles à initier en Algérie, dans des conditions plus contraintes que prévues, impliqueront à la fois une relance productive vertueuse et une rationalisation budgétaire en réduisant les gaspillages et pertes aux frontières pour les produits subventionnés en ciblant les groupes sociaux à soutenir et mettre à plat les niches fiscales pour en revoir l’efficacité et l’opportunité. Pour conclure, j’observe que l’histoire économique de l’Algérie est paradoxale de ce point de vue-là. La disponibilité de ressources financières a toujours eu un effet d’éviction sur les réformes car les menaces sont sous-estimées, libérant la voie à une consommation débridée et des gaspillages et même à la prédation. Lorsqu’il n’y a plus d’argent l’effet d’éviction subsiste quand même car on ne touche pas au modèle dispendieux et inefficace existant par crainte que les équilibres sociaux soient ébranlés. La sortie de ce paradoxe doit être actée à présent car les sources de financement du modèle rentier en vigueur sont épuisées. C’est maintenant qu’il faut engager les réformes avec une vision de long terme claire. C’est ce qu’on appelle le temps économique. Il peut différer du temps politique mais dans les conditions actuelles c’est lui qui doit imposer son agenda. n