PAR NAZIM BRAHIMI
La déclassification des archives, publiées ce 6 juin 2022 par Médiapart, lève le voile, du moins partiellement, sur la responsabilité du président français, Charles de Gaulle, dans les massacres du 17 octobre 1961 à Paris, quand la police parisienne a jeté des dizaines d’Algériens dans la Seine.
La révélation en question montre que les massacres avaient bel et bien été rapportés au président de Gaulle qui a pourtant décidé de maintenir dans leurs fonctions le préfet Maurice Papon et les ministres responsables des sauvageries commises. Cette révélation, qui intervient dans un contexte de «paix» dans les relations algéro-françaises, légitime plus que jamais la demande de «libération» des archives de la guerre de libération nationale. Une demande qui peut prendre davantage de sens si elle venait à être satisfaite, ou tout au moins à connaître des avancées, en cette année 2022, qui marque les 60 ans de l’Indépendance de l’Algérie.
La Présidence française a reconnu en octobre 2021, pour la première fois, que «près de 12 000 Algériens furent arrêtés et transférés dans des centres de tri au stade de Coubertin, au Palais des sports et dans d’autres lieux. Outre de nombreux blessés, plusieurs dizaines furent tués, leurs corps jetés dans la Seine». Le 16 octobre, à l’occasion d’une cérémonie pour le cinquantième anniversaire de ce massacre, Emmanuel Macron avait reconnu, dans un communiqué, des «crimes inexcusables» commis «sous l’autorité de Maurice Papon». Dans les archives déclassifiées, Médiapart a retrouvé une note datée du 28 octobre 1961, rédigée par le conseiller du général de Gaulle pour les affaires algériennes, Bernard Tricot, qui écrit au président de la République qu’«il y aurait 54 morts». «Les uns auraient été noyés, les autres étranglés, d’autres encore abattus par balle. Les instructions judiciaires ont été ouvertes. Il est malheureusement probable que ces enquêtes pourront aboutir à mettre en cause certains fonctionnaires de police», a expliqué le haut-fonctionnaire.
Dans une seconde note datée du 6 novembre 1961, M. Tricot expose à Charles de Gaulle une «question d’ordre gouvernemental : «Savoir si on se bornera à laisser les affaires suivre leur cours, auquel cas il est probable qu’elles s’enliseront, ou si le ministre de la Justice (ndlr : Bernard Chenot) ainsi que le ministre de l’Intérieur (ndlr : Roger Frey) doivent faire savoir aux magistrats et officiers de la police judiciaire compétente que le Gouvernement tient à ce que la lumière soit faite.» «Il importe beaucoup, semble-t-il, que le gouvernement prenne dans cette affaire une position qui, tout en cherchant à éviter le plus possible le scandale, montre à tous les intéressés que certaines choses ne doivent pas être faites et qu’on ne les laisse pas faire», poursuit-il. La note, retrouvée aux Archives nationales, après sa déclassification en décembre dernier, porte la réponse manuscrite du général de Gaulle pour qui «il faut faire la lumière et poursuivre les coupables» et «il faut que le ministre de l’Intérieur prenne vis-à-vis de la police une attitude d’autorité qu’il ne prend pas».
Cependant, aucune procédure à l’encontre de policiers n’a jamais été entamée et les ministres de l’Intérieur Roger Frey et de la Justice Bernard Chenot ont été confirmés dans leurs fonctions, de même que Maurice Papon, qui a toujours nié quelque violence policière que ce soit. Maurice Papon (1910-2007) a été condamné, en 1998, pour complicité de crimes contre l’humanité pour son rôle dans la déportation de juifs entre 1942 et 1944.
Pour l’historien et chercheur, Paul-Emmanuel Babin, «parler uniquement du 17 octobre 1961 et de Maurice Papon n’a pas de sens», considérant qu’il «ne s’agit que d’un point saillant de la répression systématique et d’un rouage important des institutions». Il faut au contraire affirmer que «la politique des disparitions et des tortures est devenue systématisée, au moins à partir de l’enlèvement suivi de mort du coordinateur de wilaya Chibane Ahcène, dit «Said», le 18 novembre 1960, au métro Saint-Georges», a-t-il plaidé. n