L’écrivaine et militante pour les droits des femmes dans le monde arabe Nawal al-Saadawi est décédée, hier, à l’âge de 89 ans, a annoncé la presse égyptienne. Le décès de Nawal al-Saadawi est rapidement relayé dans les médias du monde entier, tant son parcours et son combat sont mondialement reconnus notamment à travers ses écrits brisant les tabous du sexe et de la religion et œuvrant, jusqu’à son dernier souffle, pour une véritable émancipation de la femme dans le monde arabe.

Synthèse Sihem Bounabi
Auteure d’une cinquantaine d’ouvrages, traduits dans une trentaine de langues, elle s’est toujours prononcée contre la polygamie, le port du voile islamique, l’inégalité des droits de succession entre hommes et femmes en islam et, surtout, l’excision, qui concerne plus de 90% d’Egyptiennes. Psychiatre de formation, célèbre pour ses convictions de gauche et anti-islamistes, son franc-parler et ses positions audacieuses sur des sujets jugés tabous lui ont valu des ennuis avec les autorités, les institutions religieuses et les islamistes radicaux.
Née le 27 octobre 1931, Mme Saadawi est notamment l’auteur de deux livres féministes de référence dans le monde arabe, Au début, il y avait la femme et la Femme et le Sexe. En 1969, elle publie Al-imra’a wa-l-jins (traduit en français en 2017, la Femme et le Sexe), qui traite de sexualité, de religion et du traumatisme de l’excision, autant de sujets tabous dans le pays, ce qui lui vaut d’être révoquée de son poste au ministère de la Santé. Sa revue médicale Health est interdite et les livres de Nawal El Saadawi sont censurés.
De 1973 à 1978, elle exerce son métier d’écrivaine à l’Institut supérieur de littérature et de science. Elle publie des essais, dont la Face cachée d’Eve (1977). Elle est chercheuse au Caire et travaille pour les Nations unies de 1978 à 1980, en tant que directrice du Centre africain de recherche et de formation pour les femmes en Ethiopie. En 1981, elle s’oppose à la loi du parti unique édictée par Anouar el-Sadate. Ce qui lui vaut d’être arrêtée et emprisonnée en septembre 1981 dans la prison de femmes de Qanatir, pour infraction à la Loi de protection des valeurs contre le déshonneur. Durant les trois mois de son incarcération, elle écrit les Mémoires de prison des femmes sur un rouleau de papier toilette, avec un crayon à sourcils introduit par une prisonnière. Elle est libérée après la mort du Président Sadate en octobre 1981.
Après son roman la Chute de l’imam, publié en 1987, elle commence à recevoir des menaces de la part de groupes fondamentalistes qui ajoutent son nom sur une liste de condamnés à mort. Elle s’envole alors pour les Etats-Unis, où elle enseigne à l’université Duke et à l’université d’Etat de Washington, à Seattle. En 1996, elle revient en Egypte. Elle publie en janvier 2007 une pièce de théâtre en arabe intitulée Dieu démissionne de la réunion au sommet. Jugé blasphématoire par l’Université islamique du Caire, ce livre est retiré de la vente avant même l’ouverture du procès qui lui est intenté pour apostasie et non-respect des religions. Elle s’exile à nouveau. De nombreuses voix s’élèvent pour soutenir l’écrivaine et une pétition est lancée. En 2008, elle gagne son procès et retourne en Egypte, mais elle continue à enseigner aux Etats-Unis.
Le 8 mars 2012, elle est à l’initiative, avec 7 autres femmes, de «l’Appel des femmes arabes pour la dignité et l’égalité». Grâce à ses combats, l’excision des jeunes filles devient un crime punissable et les mères célibataires obtiennent le droit de transmettre leur nom de famille à leurs enfants.
Nawal El Saadawi a écrit que les façons de restreindre la liberté sont multiples : «Les femmes finissent par s’opprimer : beaucoup croient au mariage pour la vie et le subissent, d’autres pratiquent des mutilations génitales sur leurs filles ou, dans l’obéissance, se couvrent la tête. Nous devons comprendre l’oppression de la culture, de la politique, de la religion et de la maternité.» L’écrivaine affirme aussi que «nous avons été élevées au rang de sacrifiées, le sacrifice pour la famille, pour les enfants, pour le pays. Mais ni le pays, ni le mari ni les enfants ne se sacrifient pour les femmes. Nous devons éradiquer cette psychologie de l’esclavage».