L’un des plus célèbres photographes sud-africains de la lutte contre l’apartheid, Santu Mofokeng est décédé lundi dernier à l’âge de 64 ans.

Santu Mofokeng, « un grand visionnaire» pour ses amis Omar Badsha et Cedric Nunn, s’est illustré en saisissant la lutte contre le régime raciste blanc et la vie quotidienne dans les townships, révélant la condition sociale de la majorité noire et sa résilience. Né à Soweto, Santu Mofokeng s’est passionné pour la photographie dès son adolescence et a commencé sa carrière en prenant des photos dans la rue. Il avait dix-sept ans quand un premier appareil photo lui tombe entre les mains. Il confie à ce sujet que « j’ai aimé cet appareil. Il m’a aidé à vaincre la peur que j’avais des inconnus » 

Afrapix, photographie de lutte
Mofokeng, enfant de l’apartheid, a grandi dans les townships entouré de sa mère, repasseuse, et de ses sœurs (son père, laborantin, mourait alors qu’il avait que quatre ans). Rêvant de devenir pharmacien, le jeune homme pourtant se passionne pour la photographie, qu’il perfectionne en autodidacte en sillonnant Soweto. Ancrées dans un quotidien douloureux et cruel, ses images n’avaient pourtant rien de tapageur. Mofokeng documente assez librement ce qu’il veut… De même qu’il se retrouve à travailler (quoique parfois confiné à des tâches subalternes) pour des revues «blanches… et racistes», comme il en sourira plus tard. Rejoignant en 1985 Afrapix, collectif multiracial regroupant une trentaine de noms, qui accompagnera les «années de lutte», de 1982 à 1991, Santu Mofokeng va signer plusieurs reportages majeurs. Dont «Train Church», dans lequel il arpente plusieurs semaines durant les wagons bondés du train Johannesburg-Soweto, où les passagers psalmodient durant le trajet, ou «Like Shifting Sand», sur le labeur dans les exploitations agricoles du Transvaal. A la fois insoumis, lucide et résilient, plutôt que misérabiliste, le regard (plutôt porté sur le noir et blanc et féru de paysages) de celui qui fut également chercheur en sciences sociales connaîtra la reconnaissance internationale dès la fin des années 90. En 1985, il rejoint le collectif «Afrapix » composé d’une quarantaine de photographes professionnels ou amateurs, Noirs et Blancs, dénonçant le régime de l’apartheid avec la photographie « de lutte ». Santu Mofokeng publie ensuite des séries de photographies dans des publications papiers. Il va ainsi « développer une œuvre devenue un repère dans l’histoire de l’Afrique du Sud », explique la Fondation Louis-Vuitton. Les spécialistes soulignent dans leur analyse de l’œuvre du photographe disparu que les photographies de Mofokeng « ne sont pas silencieuses. Il y a des rumeurs, des bruits de fond, de la musique, du rythme surtout ». Ainsi, «quel que soit l’angle sous lequel on les regarde, elles bruissent de mille fonds sonores ». Dans ses oeuvres il titille ainsi en plus du sens de la vue celui de l’ouïe car « il y a du tumulte, des vagues, des vents de sable, des messes, des prêches, des prières. La poule caquète. La machine à coudre cliquète et Maine parle à voix basse à son cheval. » Mais «Mofokeng, cependant, est un homme du silence, pas du brouhaha. Il prête l’oreille, mais aussi l’œil, aux paroles que l’on chuchote de l’un à l’autre, en marge des cérémonies du Dimanche des cendres. »
« Train Church », mise en lumière des laissés-pour-compte
Une de ses œuvres les plus célèbres, l’essai photographique « Train Church » (1986), une série de clichés en noir et blanc racontant le trajet épuisant des populations noires dans un train-église reliant le township de Soweto à Johannesburg, rythmé par des prêches et des gospels. Dans ce premier essai photographique, pour Mofokeng, les trains églises de la ligne Johannesburg-Soweto réunissent deux traits signifiants de l’Afrique du Sud : l’omniprésence de la spiritualité et la condition pendulaire. Dans le train, on prêche, on prie, on chante, on danse. « Cette soudaine extase religieuse me paraissait bizarre. » avait-t-il confié. Sur un site spécialisé, il est expliqué que dans cette série de clichés «Mofokeng ne démontre rien ; il témoigne, simplement. Ces allers-et-retours quotidiens entre domicile et travail résultent d’un terrible découpage géographique né d’une politique d’expulsion ». Mofokeng, alors tireur en chambre noire aux archives Bailey, près de l’aéroport de Lanseria, part très tôt le matin pour trois heures de trajet. Il rentre très tard.
Ainsi pour lui l’action de témoigner, c’est de construire les conditions d’une croyance dans son propre regard de témoin. Dès lors, « la confiance que diffuse l’œuvre de Mofokeng émane d’un dépouillement du regard, comme une élégance. Rien de spectaculaire, presque une insignifiance », explique-t-on. Enchaînant «des gens, du mouvement, la vie, des vagues, des brumes, des poussières, du vaporeux. A l’heure où triomphent les grands formats, les couleurs claquantes et l’hyper-netteté des outils numériques, Mofokeng préfère le noir et blanc, les moyens formats, le flou, la modestie de l’argentique ».

Témoigner de l’ambiguïté du monde
Chercheur à l’African Studies Institute, dans les années quatre-vingt-dix, il ira en Europe de l’Est, sur les traces des camps de concentration, dont il tire une série magistrale. Ses pérégrinations le mèneront également au Japon, toujours en quête des lieux mémoriels et de leur survivance dans la société moderne. Le photographe, qui a le sourire radieux des grands désespérés, sait parfaitement qui il est un survivant, un rescapé. Et un questionneur de mémoire. «De quoi se souvient-on ? A qui appartient la mémoire ? L’amnésie est certes mauvaise, mais la mémoire n’est-elle pas dangereuse ?» Son travail rappelle à ses compatriotes que le concept de camp de concentration a été inventé par les Anglais, en Afrique du Sud, pour exterminer les Afrikaners pendant la guerre anglo-boer (1880-1902).
Et «Farm Murders Landscape» («Paysage de meurtres dans une ferme»), alignement de croix blanches sur une colline, leur rappelle qu’une centaine de fermiers blancs sont tués par des Noirs chaque année, depuis 1994, dans l’Afrique du Sud moderne. Dans un pays prétendument libéré et réconcilié, le regard de Santu Mofokeng dérange.
Quand Santu Mofokeng immortalise le calme majestueux du Katse Dam, un lac des cimes du Lesotho, il semble livrer une «image typique pour décor de salon», admet-il dans un entretien accordé à un quotidien français. Pourtant, la beauté du paysage lacustre reflète l’histoire macabre que sauront y voir ceux qui se souviennent. C’est là, à Katse Dam, qu’un bombardement de l’armée sud-africaine, en 1996, a tué vingt soldats du Lesotho qui n’avaient rien demandé à personne. Violence gratuite, barbarie ordinaire, dérapage incontrôlé d’une Afrique du Sud fraîchement libérée à laquelle le Lesotho avait demandé de l’aide pour mater des émeutes à Maseru, sa capitale. Mais pas pour assassiner ses propres soldats dans les montagnes. Il y a aussi l’image de la « ferme Vlakplaas », à Pretoria.
C’est un bout de champ et un simple grillage ; c’est aussi le lieu où les brutes de la Branche spéciale, la police politique de l’apartheid, se faisaient des barbecues pendant que des opposants noirs brûlaient à petit feu ou étaient dissous dans des bacs d’acide. Santu Mofokeng préfère, dit-il, «l’ambiguïté» du monde. Il cherche ainsi à saisir ce qui ne se voit pas. « Un battement de cils en grand format, la violence incrustée dans les paysages, la puissance de la prière en Afrique du Sud. »
«Santu est un très grand photographe et un artiste qui avait développé une minutie et cultivait la lenteur dans l’exercice de son art», témoigne Corinne Diserens.
Directrice actuelle de l’Ecole nationale d’arts de Paris-Cergy, elle avait été commissaire de la grande exposition consacrée à Santu Mofokeng au Jeu de Paume en 2011. «Photographe et non photojournaliste, photographe et non artiste», il prenait un immense soin – et énormément de temps – «à sélectionner et à éditer ses négatifs pour composer ses ‘essais’ ou ‘stories’ qu’il accompagnait de courts textes, très ciselés », explique Corinne Diserens. Récompensé à de nombreuses reprises, Santu Mofokeng a été exposé notamment en Europe, en particulier au Jeu de Paume en 2011 et à la biennale d’art de Venise en 2012.