Un des grands maîtres du film d’animation japonais, le réalisateur Isao Takahata, est mort, jeudi 5 avril, à l’âge de 82 ans, des suites d’une longue maladie. Connu dans le monde entier pour ses longs métrages, véritables chefs-d’œuvre à l’instar de «Le Tombeau des lucioles», «Pompoko» et «Le Conte de la princesse Kaguya», il a aussi marqué des générations d’enfants à travers le monde avec la mythique série animée qui continue à être rediffusée jusqu’à nos jours «Heidi, fille des Alpes ».

Il s’est inspiré du roman de la Suissesse Johanna Spyri, paru en 1888, pour mettre au point cette série de 52 épisodes de 24 minutes. Le réalisateur japonais a voulu faire d’Heidi une fillette «au caractère insouciant», à l’exact opposé de ce qu’il avait pu lui-même être dans son enfance, marquée par les bombardements américains de la ville de Kobe. Devenue une référence et maintes fois rediffusée, cette série a même donné lieu à la construction, à deux heures de Tokyo, d’un village reproduisant l’architecture et l’ambiance de la série.
Isao Takahata est né en 1935 à Ujiyamada au centre du Japon, il étudie la littérature française à la prestigieuse université de Tokyo et se passionne notamment pour l’œuvre du poète Jacques Prévert. Il rejoint, en 1959, la société de production Toei, notamment par intérêt pour l’animation qu’il a découverte au travers du travail de Paul Grimault, dont il sera un fervent admirateur. Sa première réalisation est la série «Ken, l’enfant loup», en 1963. La même année, Hayao Miyazaki est à son tour embauché par Toei. Les deux hommes se rapprochent et deviennent amis. Les deux acolytes réalisent leur premier film en 1968 «Horus, prince du soleil».

Cofondateur
des mythiques studio Ghibli
Ils vont ainsi collaborer pendant près d’un demi-siècle sur de nombreux projets qui connaissent un grand succès dans le monde, à l’instar de la série «Heidi, la petite fille des Alpes» et du mythique «Nausicaä de la vallée du vent», en 1984, dont le succès leur permettra de cofonder les studios Ghibli, en 1985, avec le producteur Toshio Suzuki. S’ensuivent vingt-six créations a succès, dont «Le Voyage de Chihiro» qui a remporté un Oscar en 2003.
Auparavant, le réalisateur japonais a également été primé, en 1994, du cristal du meilleur long-métrage d’animation du prestigieux Festival français d’Annecy pour son film «Pompoko». Cette fiction raconte le combat d’un clan de Tanukis (ces animaux japonais qui ressemblent à des renards) pour empêcher des humains de s’installer sur leurs terres.
«Le Tombeau des Lucioles», chef-d’œuvre incontesté
Sorti au Japon en 1988, «Le Tombeau des Lucioles» aborde le destin tragique de Seita, 14 ans, et sa petite sœur Setsuko, 4 ans, qui tentent de survivre dans une ville en ruine. Avec une histoire toute simple, Takahata éblouit et gagne la consécration mondiale. Sa mise en scène privilégie «les moments de pause, où tout est vivant et vibrant. Frémissement de la nature, la nuit, quand les enfants s’amusent avec des lucioles, dont la vie fugace va se révéler tristement symbolique». Ainsi avec «Le Tombeau des Lucioles», il prouva que l’animation peut porter l’émotion à son comble. Cette œuvre poignante lui a été inspirée par sa propre enfance, où il a subi les bombardements, par les Américains, de la région d’Okayama, où il vivait en 1945. Terrifié, il avait fui pieds nus, en pyjama, avec une de ses sœurs, avait-il raconté dans un entretien accordé, en septembre 2015, au quotidien de langue anglaise Japan Times. Le dessin animé révèle dès le début la mort du garçon Seita et de sa petite sœur Setsuko. «Il est traumatisant pour les spectateurs de voir la vie de deux êtres heureux se détruire et de les voir mourir. J’essaye d’alléger la souffrance de mon public en révélant tout dès le départ», avait-il expliqué.

Son ultime œuvre, ode à la littérature nipponne

«Le Conte de la Princesse Kaguya», son ultime réalisation, est l’adaptation d’un conte populaire datant du Xe siècle, considéré comme l’un des textes fondateurs de la littérature japonaise. «Empreint d’une infinie poésie, l’œuvre tisse son intrigue et déroule les émotions de ses personnages, dessinés au fusain, dans un décor aux tons pastels qui évoque l’aquarelle»
En 2014, il s’est également vu décerner un Cristal d’honneur, au prestigieux Festival d’Annecy, pour l’ensemble de sa carrière à l’occasion de la projection de son film «Le Conte de la princesse Kaguya». Le film a aussi marqué l’ouverture du Festival de Cannes 2014 et avait été nommé aux Oscars l’année suivante dans la catégorie «Meilleur film d’animation».
Tour à tour, producteur et réalisateur, Isao Takahata, surnommé «Paku» par Miyazaki, s’illustre par son perfectionnisme. Profondément pacifiste. Isao Takahata a participé, en 2015, au mouvement d’opposition au projet du gouvernement de faire adopter des lois sécuritaires visant à faciliter le recours à la force armée par le Japon. Il est aussi l’un des fondateurs du groupe Eigajin Kyujo no Kai (Les cinéastes pour l’article 9) pour la défense de l’article 9 de la Constitution, proclamant le renoncement à la guerre du Japon. En conférence de presse, en 2015, cet éternel amoureux de la paix, déclarait préférer, à la citation latine «Si tu veux la paix, prépare la guerre», le vers du poète Jacques Prévert : «Si tu ne veux pas la guerre, répare la paix».