La librairie Chaïb-Dzaïr des éditions Anep a abrité, avant-hier après-midi, une rencontre à l’intitulé provocateur, voire clivant. Elle s’est cependant avérée riche et bienveillante envers les romanciers, suscitant un débat passionnant, mais apaisé autour du roman algérien de langue arabe, ce qui a permis d’avoir un aperçu sur son histoire, ses auteurs et ses évolutions.

Aujourd’hui plus que jamais, le roman prend plusieurs formes et reste difficile à définir, même s’il est convenu que ce genre littéraire s’appuie, principalement et en premier lieu, sur une narration fictionnelle. En Algérie, où plusieurs langues coexistent et sont en usage (arabe, tamazight et ses variantes, français), on constitue souvent des corpus à partir des langues pour étudier la littérature de manière générale et le roman en particulier. Au cours d’une rencontre, organisée mardi dernier à la librairie Chaïb-Dzaïr, modérée par Sid-Ali Sekheri (responsable de ce cycle de rencontres qui auront lieu tous les mardis dorénavant et non plus le mardi et le jeudi), et animée par le romancier Samir Kacimi, et l’universitaire et nouvelliste Mostefa Faci, il a été question du roman de langue arabe, son apparition, ses auteurs, ses transformations et ses évolutions. Intitulée «Le roman en langue arabe : reflet de quelle société ?», cette rencontre a permis à la fois de découvrir le parcours des auteurs invités et celui d’un genre littéraire, dont les origines remontent à l’année 1947, durant laquelle a paru le premier roman de langue arabe : «Ghadat Oum el Qora» (La Belle de la Mecque) d’Ahmed Redha Houhou. Cependant, des historiens de la littérature et universitaires considèrent que le premier roman algérien de langue arabe, car réunissant tous les éléments qui constituent ce genre littéraire, est «Rih al Djanoub» (Le Vent du sud) d’Abdelhamid Benhedouga, paru en 1971. Sur ce point, Mostefa Faci, professeur et auteur de plusieurs nouvelles et études sur le roman arabe (algérien et tunisien notamment), a estimé qu’Ahmed Redha Houhou était le premier à s’être rapproché d’une «esthétique artistique et romanesque», mais que le premier roman en bonne et due forme est celui d’Abdelhamid Benhedouga. Selon M. Faci, ce qui complique quelque peu la recension des romans algériens de langue arabe est son rythme irrégulier : «Je peux citer des auteurs comme Noureddine Boudjedra, auteur d’‘Al-Hariq’ ou Abdelmadjid Al-Chafei… Toutefois, ce sont des expériences qui s’étalent dans le temps et ne se suivent pas», signalera-t-il, tout en relevant que malgré le peu de romans dans les années 1970/80, il y avait une «qualité» grâce à des auteurs comme Benhedouga qui a signé d’autres textes, Tahar Ouettar (auteur notamment du remarquable «Al Laz» (l’as) en 1982), n’omettant pas de citer la remarquable expérience de Rachid Boudjedra, et les romanciers de la génération suivante comme Waciny Laredj ou Ahlem Mosteghanemi.
De son côté, Samir Kacimi, auteur de sept romans et lauréat du prix Assia-Djebar 2016 pour «Kitâb al-macha’», a abordé la problématique culturelle en Algérie à la lumière de sa propre expérience, et de ses échanges, notamment lors d’une conférence en Egypte où on lui a asséné que les Algériens vivaient une «crise d’identité». Pour lui, ce raisonnement quelque peu simpliste n’est pas tout à fait juste dans la mesure où «ce sont des débats de et à la marge», mais qui prennent tout de même de la place dans l’espace public car les écrivains les soulèvent.
Les choses sont plus complexes, mais même si les langues cohabitent, pour lui, «l’Algérien continue de cultiver un complexe envers l’Orient pour les auteurs d’expression arabe et pour la France notamment pour les auteurs d’expression française», du fait notamment où on s’attend encore à ce que l’auteur soit reconnu ailleurs, comme un besoin aussi bien pour le lecteur que pour l’écrivain lui-même. En même temps, la confrontation idéologique des deux langues n’est plus aussi puissante et forte qu’avant et elle semble s’être déplacée vers un espace plus marginal. Abordant le parcours du roman algérien de langue arabe, Samir Kacimi, qui prépare pour 2019 un Colloque sur la littérature arabe en Tunisie, reviendra sur ce qui a été appelé la «Littérature de l’urgence», rattachée souvent à la période de la décennie noire. Pour lui, exemples à l’appui, «il est difficile de saisir un événement dans son temps, pendant qu’il a lieu», dans le sens où le roman a besoin de distance et de maturation.
Samir Kacimi et Mostefa Faci ont donné des exemples concrets de textes fondateurs et originaux en langue arabe portés par une belle esthétique, tout en évoquant le rapport à la ville des écrivains, la représentation des langues et certaines tendances de l’écriture. Un débat passionnant et un échange intéressant et bienveillant a eu lieu par la suite. Les auteurs ont répondu à l’interrogation principale de cette rencontre, mais notre compréhension ne pourrait être pleine et entière de la société, ses mouvements et ses enjeux qu’à l’examen exhaustif de toute la production romanesque en Algérie, qu’importe la langue utilisée.
Même s’il est commun que la langue véhicule une culture, il y a lieu d’espérer que cette culture soit l’expression d’une diversité et de subjectivités, et ce, avec talent et art. Avec les moyens et les outils du roman.