Dans l’entretien accordé hier à notre confrère El Watan, le ministre de la Santé, de la Population et de la Réforme hospitalière a, de nouveau, posé la question de la gratuité des soins dans les structures de santé publique. Pour Abderrahmane Benbouzid, la réponse passe par la «contractualisation» qu’il présente comme une solution à un système qui «a montré ses limites». La gratuité des soins, affirme-t-il, n’a pas «reflété l’équité demandée». Ce sont parfois «les nantis» qui bénéficient de soins plus que les nécessiteux, ce qui a «perverti», ajoute-t-il l’objet de la gratuité.
Pour le ministre de la Santé, la contractualisation est un «salut» pour le système de santé algérien et une voie nécessaire pour le sortir des difficultés dont il souffre davantage aujourd’hui alors que le pays fait face à la pandémie mondiale du Covid-19. «Je m’engage à la mettre en place pour assurer des soins de qualité», ajoute-t-il, en précisant que «sur le plan, par exemple, de la gratuité des soins, il faut mettre de l’ordre». Les personnes sans ressource, explique-t-il, sont à la charge de l’Etat et la loi les protège. Un assuré social «ne pose pas problème puisqu’il contribue, celui qui n’est ni assuré ni dans le besoin et a les moyens payera», ajoute-t-il.
Abderrahmane Benbouzid informe également qu’un «groupe de travail» est sur le dossier depuis bien avant le début de la crise sanitaire liée au nouveau coronavirus. Ce qu’il ne dit pas est que la contractualisation en Algérie n’est pas une nouveauté et que c’est un processus en cours depuis les années 1995-1996. C’est ce processus qui nourrit régulièrement le débat et la polémique aussi sur la relation entre les prestataires et la sécurité sociale (Cnas) par exemple. C’est lui qui a permis l’instauration entre autres du «tiers-payant» et de la carte «Chifa» comme nouveau procédé de régulation des dépenses en soins. Pour de nombreux observateurs du secteur de la santé, la vraie question est de savoir pourquoi cette contractualisation a mis tellement de temps à être mise en place et pour que le ministre de la Santé actuel la présente presque comme une nouveauté.
Dans son entretien, M. Benbouzid semble être assuré d’avoir réglé la question centrale du leadership politique, dont la contractualisation a besoin pour qu’elle ne soit pas confrontée à des contraintes bureaucratiques ou aux résistances qui peuvent provenir des gens du secteur ou du privé qui n’a pas intérêt au maintien d’une gratuité des soins renforcée par une amélioration de la qualité des prestations, de l’accueil au guichet jusqu’au service médical offert par le praticien. «J’ai l’appui du Président de la République pour engager cette refonte, il l’a déclaré et veut que la médecine soit de qualité et que tout le monde contribue», affirme M. Benbouzid, selon lequel il est question surtout de mettre fin à tous «les dysfonctionnements» tels que «la mauvaise» répartition des ressources, l’engagement de budgets injustifiés». Ses déclarations rappellent un discours déjà entendu, néanmoins elles indiquent des pistes que le département de la santé, outre sa coordination avec la sécurité sociale, la solidarité et les finances bien sûr, pourrait exploiter.
Sortir de l’administratif et du bureaucratique
On peut deviner à ce niveau que la politique des «forfaits» pour budgétiser et financer l’activité des hôpitaux publics – déjà à l’étude depuis les années 2000 et censée être supprimée mais, apparemment, sans résultat puisque le ministre parle encore de rationalisation des dépenses- va être revue. L’objectif, déjà en débat lui aussi, est de passer d’une gestion purement administrative à une autre qui tienne compte des besoins réels des structures sanitaires face à la demande en prestations et en soins. Celle-ci n’exclut pas l’économie, elle devrait surtout être capable de produire de l’efficacité et de l’anticipation comme le montre assez bien le contexte sanitaire d’exception auquel font face les acteurs du secteur.
Outre les hôpitaux, il s’agira d’identifier qui a droit à la gratuité des soins et qui n’en a pas. En l’absence d’un fichier national des personnes à faible ressource ou démunies, longtemps promis par le ministère de la Solidarité, mais dont on n’a toujours pas vu la couleur, le chantier va devoir être soumis à des arbitrages qui risquent de traîner en longueur alors que la santé est un impératif de tous les jours comme le savent ceux qui travaillent dans les services d’urgence.
Quid du privé lucratif et non lucratif ? Et comment l’intégrer dans ce processus de réévaluation-innovation d’un système – celui de la gratuité des soins- qui a montré son utilité depuis son instauration en 1973 mais qui est confronté aujourd’hui à une réalité radicalement différente de celle de ces années-là, quand le système de santé ne connaissait ni groupe d’influence ni intérêts politiques et économiques. Dans le pays, la situation épidémique a changé aussi nécessitant en raison des maladies chroniques et maintenant à cause des menaces infectieuses nouvelles, des structures appropriées, des équipements sophistiqués et des pratiques hautement spécialisées qui ont un coût élevé et d’autant plus problématique que l’état économique du pays n’est pas au beau fixe. Quel tarif les structures publiques de santé vont-elles appliquer à ceux qui devront payer ? La question ne manquera pas d’être posée. Des pistes sont évoquées comme celles relatives à l’instauration des «mutuelles santé» et des assurances économiques, nécessitent elles aussi un réel compromis dont le leadership politique n’est pas forcément garant dans un contexte où les acteurs institutionnels et opérationnels sont lassés par les promesses anciennes de réformes, peu abouties sur le terrain.
Pour rester optimiste, la création d’une super agence sanitaire est un projet salutaire, s’il s’avère capable de mettre en place le système d’information qui manque pour faire de l’analyse stratégique et répondre aux difficultés actuelles, de les résoudre, et de faire des projections susceptibles de renseigner sur les besoins à venir.