Les députés de l’Assemblée populaire nationale (APN) se prononcent aujourd’hui sur le projet de loi sur la santé. Ce vote intervient après une longue période – au moins deux ans – au cours de laquelle les Algériens, attentifs à l’actualité politique de leur pays,

ont pu observer quels retards inexpliqués et quels rebondissements il y a eu pour que le texte en question soit enfin débattu à l’Hémicycle. Ce temps écoulé depuis et le changement de ministres, ainsi que le caractère houleux du débat parlementaire auquel on a assisté signalent pour une petite part le contexte de crise dans lequel se trouve, aujourd’hui, notre système de santé qui n’a jamais été aussi éruptif ni si proche de la rupture et de l’éclatement. Certes, le secteur n’a jamais cessé d’être l’objet de critiques virulentes au sein de la société. Ses acteurs socioprofessionnels sont, depuis des années, parmi les plus combatifs du champ syndical et n’hésitent pas à mener des grèves d’ampleur, mais c’est la première fois qu’ils accumulent sur la durée autant de crispations et de graves tensions. Fait inédit, ce phénomène met en scène, pour la première fois dans l’histoire, des catégories de l’élite médicale algérienne comme les médecins résidents. Le mouvement d’envergure, long et dur, que ce corps de 15 000 médecins et futurs spécialistes mène sans discontinuité depuis plusieurs mois, est, en effet, symptomatique de la crise profonde que vivent, chez nous, le monde de la santé et le système hospitalo-universitaire, tout particulièrement. Le paradoxe est que leur débrayage, qui s’est durci et aggravé hier avec leur décision de cesser d’assurer les services de garde, ne semble pas avoir convenablement mobilisé les parlementaires, dont la plupart se sont inquiétés de la question, pourtant jamais posée ni remise en cause, de la gratuité des soins et qui, autant qu’on le sache, ne représente pas le grand problème auquel fait face notre système de santé. Cette bizarrerie est si inconcevable que la protestation des médecins résidents nous dit presque tout de ce qui ne marche pas dans nos structures hospitalières et pourquoi ça ne marche pas : des chiffres qui ne veulent rien dire, de l’argent dépensé en masse pour des prestations médiocres, une absence de régulation et de contact réel entre l’administration d’«en-haut», exercée par des personnes dont on entend parler que les jours de grosse colère, et des praticiens qui font le «sale boulot » dans l’urgence et la «cacophonie socioprofessionnelle d’un service hospitalier», pour reprendre l’expression de l’anthropologue Mohamed Mebtoul. A ces anomalies, et toujours pour reprendre Mohamed Mebtoul, qui observe depuis des années en chercheur notre système de santé, des mutations administratives aveugles quand elles ne sont pas sélectives selon le «capital relationnel » de chacun, des pratiques à fabriquer des boucs-émissaires à la chaîne pour passer les failles sous le lit des malades, etc. Des politiques, y compris du cercle parlementaire, qui croient encore qu’on peut soigner 40 millions d’Algériens de la même façon quand ils étaient dix ou vingt millions et qui ne veulent rien voir des dynamiques sociales en cours dans le pays et dont la logique individualiste, faute d’une vraie régulation et d’un travail d’anticipation, menace sévèrement le modèle égalitaire et de solidarité sur lequel notre système de santé a été bâti il y a cinquante ans. Messieurs, Mesdames les député(e)s, et si vous lâchiez le texte pour la réalité