Les développements politiques et sécuritaires en Libye ne vont pas dans le sens d’une normalisation pacifique rapide dans ce pays voisin. La visite effectuée à Alger par le Premier ministre du gouvernement d’Union nationale, Abdelhamid Dbeibah, confirme la difficulté à s’entendre avec le camp rival de Tobrouk et la recherche d’une issue à la crise. On est bien loin de la perspective d’un scrutin consensuel qui relancerait le pays voisin sur la voie d’une normalisation politico-institutionnelle.

Par Feriel Nourine
Quelques jours après la visite en Algérie de la ministre libyenne des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Najla Al-Mangoush, c’est au tour du chef du gouvernement d’unité nationale de Libye, Abdelhamid Dbeibah, d’atterrir à Alger, dans le cadre d’une visite officielle. Signe que les canaux de concertation entre Alger et Tripoli sont à nouveau actifs et de façon plus intenses que les semaines et les mois précédents. Indication, également, que les développements politico-sécuritaires dans le pays voisin ne vont pas dans le sens de la décantation souhaitée et que la perspective d’élections pour la remise en ordre politico-institutionnelle du pays n’est pas pour l’immédiat. Cela, malgré les déclarations libyennes et internationales, sur la nécessité d’une normalisation par les urnes des affaires libyennes. Le contraire de ce qui se déroule sur le terrain et des clivages qui ne cessent de s’aggraver entre l’Ouest et l’Est, entre Tripoli et Tobrouk.
Le 9 avril dernier, les représentants du chef des forces armées dans l’est de la Libye, Khalifa Haftar, au sein du comité militaire mixte (5 + 5), ont annoncé la suspension de leurs travaux au sein dudit comité, jusqu’à la satisfaction de leurs demandes qui concernent, entre autres, l’arrêt de la coopération avec le gouvernement d’union nationale et la suspension des exportations de pétrole. Le Comité militaire mixte réunit 5 membres du gouvernement, internationalement reconnu, et 5 membres des forces de Khalifa Haftar. Les revendications, selon le camp de Haftar, s’articulaient autour de la «cessation de la coopération avec le gouvernement de Dbeibeh et ses composantes, qui travaillent toujours à ses côtés dans les zones sécurisées par les forces armées». Il a aussi appelé les membres du comité à «stopper les exportations de pétrole, fermer la route côtière et arrêter les vols entre l’est et l’ouest».
Les représentants de Haftar accusent Dbeibeh d’avoir pris «des mesures entravant les travaux du comité, – ce qui constitue un grave danger pour la sécurité nationale de notre pays -, et de pillage systématique et sans précédent des fonds libyens».
«Dbeibeh ne s’est pas conformé aux décisions légitimes rendues par le Parlement, a refusé de faire la passation au gouvernement de «stabilité nationale», dirigé par Fathi Bachagha, et a renié sa promesse de ne pas se présenter à l’élection présidentielle», a encore accusé le camp pro Haftar.
Marqueur important de la visite des dirigeants libyens du gouvernement d’union nationale à Tripoli, le chef du Gouvernement d’Unité nationale de Libye s’est déplacé à Alger à la tête d’une importante délégation au sein de laquelle figure des sécuritaires de premier rang : le chef d’état-major général, le chef du service général des renseignements et le chef du service de la sécurité intérieure. Un déplacement en force qui s’inscrit sous le signe des affaires sécuritaires et militaires et qui intervient à une étape où la crise interlibyenne s’amplifie et remet en cause tous les efforts politiques et diplomatiques consentis pour une solution de paix. L’initiative prise par le Parlement d’élire un second chef du Gouvernement, Fethi Bachagha, rappelons-le, a été très mal accueillie par Dbeibah et son Exécutif qui gère les affaires du pays en comptant sur une reconnaissance internationale dont les protagonistes, s’ils ne sont pas eux-mêmes partagés, regardent ailleurs. La guerre en Ukraine et les bouleversements qu’elle engendre à l’échelle planétaire sont passés par là. Dans cette sorte d’entre-deux, beaucoup de choses peuvent se passer.
Importante délégation
D’ici-là, les regards sont braqués sur New York. La visite en Algérie de Dbeibah coïncide, en effet, avec la tenue d’une session de consultation sur la Libye par le Conseil de sécurité, alors que la session officielle sur le même dossier est prévue pour le 30 avril, a rapporté l’agence de presse libyenne (LANA). Le Conseil de sécurité discutera lors de la session du 30 avril de la question de la prolongation de la Mission d’appui des Nations Unies en Libye pour une nouvelle période et votera sur ce sujet, a rappelé l’agence.
Fin janvier dernier, le Conseil de sécurité de l’ONU a décidé de prolonger le mandat de la mission onusienne jusqu’au 30 avril. Le poste de chef de la Mission d’appui des Nations unies en Libye (UNSMIL) est vacant depuis la démission de l’ancien envoyé spécial slovaque Jan Kubis le 17 novembre et le départ de son poste le 10 décembre 2021.
Pendant ce temps, la solution à la crise libyenne continue à être prônée avec insistance au sein des Nations unies. La semaine dernière, la Conseillère spéciale du secrétaire général des Nations unies sur la Libye, Stephanie Williams, avait annoncé le lancement au Caire, sous les auspices de l’ONU, des consultations du Comité mixte de la Chambre des représentants et du Haut Conseil d’Etat libyens pour déterminer «la base constitutionnelle d’élections équitables, crédibles, transparentes et inclusives».
Mme Williams a déclaré que «le peuple libyen est convaincu que la solution ultime aux problèmes qui continuent de tourmenter la Libye passe par des élections, organisées sur une base constitutionnelle solide et un cadre électoral qui protège l’opération électorale et définit clairement les jalons et les échéanciers pour l’avenir».
Pour sa part, l’Algérie, dont la préférence va au gouvernement de Tripoli avec lequel les contacts sont permanents, se montre continuellement disposée à mener une initiative diplomatique visant à rapprocher les frères ennemis libyens et à les réconcilier autour d’un projet politique consensuel leur permettant de se mettre à l’abri de nouvelles querelles et de scissions susceptibles de mettre en péril le processus déjà laborieux d’unification en cours depuis des années. Cette offre diplomatique a été exprimée au Qatar par le chef de la diplomatie, Ramtane Lamamra.
Le ministre des Affaires étrangères et de la communauté nationale à l’étranger s’est exprimé en effet sur le dossier libyen lors du 20e forum international de Doha, la capitale de cette monarchie du Golfe. Il est intervenu à une séance de travail sur«l’instauration de la stabilité en Libye» au cours de laquelle il a relevé l’importance pour la Libye de respecter le calendrier électoral mis en place sous la houlette des Nations et devant conduire le pays à l’organisation d’élections présidentielle et parlementaire. La tenue de ce double scrutin reste malheureusement prisonnière de conflits de leadership internes, de calculs et de concurrences qui opposent l’Ouest à l’Est Libyen et qui se sont étendus jusqu’à l’intérieur des rangs respectifs aux deux camps hostiles.