A contre-champ d’une vieille idée reçue, les grandes douleurs ne sont pas toutes muettes et lorsque vous voyez partir quelqu’un que vous aimez plus que tout, on n’a que faire du silence. Les cimetières en sont pleins et on fait son deuil comme on peut. On prie, on boit, on pleure, on crie ou, comme les gens les plus sensibles, on confie ses souffrances au papier.

Par Nordine Azzouz


Pas de meilleur confident, en effet, que la feuille blanche. Ça ne pose pas de questions inutiles, ça reçoit et ça conserve tout de nos blessures pour les guérir ou pas ; ça nous fait garder présent celui ou celle qu’on refuse de voir disparaître après sa mort.
Les lettres et les mots qu’on écrit dessus ne sont pas qu’accouchement ou thérapie. Ils deviennent des lignes de défense face à la fatalité, face au péril de vivre seul parmi les autres, ou contre la catastrophe de voir s’évanouir de nos têtes les chers absents. Il n’est de réel enterrement que l’oubli. Il n’est de vraie tombe que le trou de mémoire !
Tel est l’enseignement mesuré que nous donne à lire et à méditer Hamid Grine « Dans la pièce d’à côté ». Il a sorti ce livre en mars dernier aux éditions Gaussen à Marseille, mais, pour une question de bon sens et de lectorat, il gagnerait à vite le publier en Algérie.
Ici, faut-il le rappeler, il y a ceux qui l’apprécient, il y a ceux qui le détestent (nul n’est parfait) et ceux qu’il insupporte par ouï-dire (c’est très fréquent dans les parages). Ici, faut-il résumer, il a un vrai public, prévenu, qui le connaît donc, et le suit depuis des années.
Ses lecteurs découvriront autrement – cela est certain – un texte à part qu’il a écrit pour rendre un hommage déférent et amoureux à sa femme. Sa dame, comme beaucoup le savent, est morte d’un choc électrique. Une négligence, peut-être une imprudence criminelle d’électriciens amateurs… Meriem, c’est son prénom, a été victime d’un funeste coup du sort que l’auteur, superstitieux de nature, si attentif aux signes et aux présages, n’a pas vu venir. Pas de cette façon, pas elle ; pas de la manière dont ils s’étaient entendus pour partir ensemble, « centenaires » et en « bonne santé ». Devant la mort, sauf ceux qu’elle nous impose, il n’y a pas de contrat ni de pacte qui tienne…

Au plus près de l’intime et du privé
A voix nue, Hamid Grine retrace les minutes de la tragédie : un appel énigmatique qu’il reçoit dans son bureau de ministre de la Communication. Au bout du fil, le Premier ministre Sellal qui lui demande s’il y a « un problème chez lui », une question discrète dont il ne saisit pas la gravité immédiatement… Des collaborateurs qui, à l’instant de la mauvaise nouvelle, ne savent presque pas quoi dire ni où se mettre, une voiture officielle qui file, sirène hurlante, vers son domicile ; puis la découverte dans un coin du jardin, du corps gisant de son épouse, une touffe de gazon entre les doigts d’une main. Un doux destin s’achève, un autre, cruel, commence. L’époux, soudain veuf, ses deux enfants, Lina et Walid, brusquement orphelins d’une mère aimante et complice, sont foudroyés d’une douleur qui ne disparaîtra pas.
Les cœurs d’acier n’existent pas et quand ils sont brisés, la douleur est au-dessus de tout, confie l’auteur dans une narration au plus près de l’intime et du privé. Il discerne par son profond et poignant témoignage l’impossibilité pour un homme de rester le même quand il perd sa compagne si tôt, si stupidement, alors qu’ils s’étaient promis de vivre « centenaires, en bonne santé» ; et de voguer plus longtemps ensemble sur le bateau de la vie.
« Que serai-je sans toi ? » « Que vais-je devenir » sont alors les seules questions dignes d’être posées, écrit-il à la toute fin de son ouvrage. Mais l’affliction ne l’isole pas, ne le fait pas tricher sur une solitude que certains voudraient ostentatoire, et ne le disjoint pas du monde qui s’agite autour de lui et dont il perçoit, dans ses fonctions de ministre qu’il ne cesse pas, les curiosités et les vanités, ses faux-culs et ses avidités. Elle lui donne la force du testament d’amour fait à sa femme et la capacité de l’affection et de l’estime qu’il porte à ses enfants, si désemparés puis si courageux face au désastre de perdre leur maman. Elle lui fait remonter le passé, le temps du bonheur, des objets et des choses partagés en couple et en famille. L’aimée disparue est toujours là.
Le titre énigmatique du livre s’éclaire alors au passage sur le texto de compassion que reçoit d’une amie sa fille Lina : « l’amour ne disparaît jamais. La mort n’est rien. Je suis seulement passé dans la pièce d’à côté », y est-il tapoté en extrait d’un fameux poème de prédestination qu’on attribue à Saint-Augustin. « Si je te perds, il me reste ton autre », acquiesce Hamid Grine en éloge à la disparue, si vivante.

L’écriture comme expérience de survie
Boualem Sansal, qui a lu « Dans la pièce d’à côté » et salue le talent d’écrivain de Hamid Grine, soutient dans sa préface que « la mort n’est pas la rupture de la relation entre les vivants et les morts ». « Que seraient les vivants sans les morts ? s’interroge-t-il encore, poussant à l’incitation de lui objecter qu’il n’y a pas d’honneur aux morts sans les vivants, mais ce serait brouiller le sujet d’un texte augustinien (dixit Sansal) où la littérature et l’histoire sont partout présents et signalent l’appétit de Grine pour les grands auteurs et des goûts qu’il partageait comme sel de la vie avec sa femme (Camus de Noces, Aragon, Stendhal, Gracien Baltazar, Marc-Aurèle…)
La composition de son récit, un tête-à-tête avec sa femme, paraît entretenir une lointaine résonnance avec des modèles du genre. On pense ainsi à l’antique et beau récit d’Anne Philipe « Comme un long soupir » qu’elle a écrit au début des années soixante sur la mort prématurée de son mari, l’iconique Gérard Philipe. On songe à ces textes d’Annie Ernaux, dont « La Place » édité dans les années quatre-vingt. Plus près de nous, au tournant des années 2010, on se rappelle d’« Olivier », texte de Jérôme Garcin (que notre auteur aime beaucoup, semble-t-il) sur le frère jumeau parti avant l’heure, mais avec qui il continue à faire la conversation à travers «l’extraordinaire pouvoir de la littérature ». Mais comparaison n’est pas raison. Le deuil est une expérience singulière, individuelle, unique et propre à celui qui le vit, nous apprend Hamid Grine. Son écriture, confirme-t-il cependant, est une expérience de survie, un moyen à nulle autre pareille pour témoigner de la permanence de l’amour qu’on a pour ceux qui nous attendent dans la pièce d’à côté.

Hamid Grine, « Dans la pièce d’à côté »,
Éditions Gaussen, Marseille, 2022