La « célébration » hier du 25e anniversaire de le création de la revue d’études et de critique sociale Naqd a été marquée par la présentation de son dernier numéro « l’Esthétique de la crise », une thématique qui a été abordée sous le prisme de plusieurs angles afin de comprendre « la création artistique dans la société en crise ».

Le directeur de la publication, l’universitaire, professeur et historien Daho Djerbal, a expliqué que ce numéro était consacré à la « production artistique en temps de crise », prenant en exemple les années 1990. Une décennie de violence extrême qui a définitivement marqué la mémoire collective des Algériens. Un numéro qui se penche sur « l’étroite relation entre le fait traumatique causé par une crise et sa représentation dans l’œuvre d’art à travers, notamment, les arts graphiques ». Fondée en 1991 par Saïd Chikhi, sociologue et chercheur universitaire, Naqd est la première revue bilingue en Algérie qui fait appel à d’éminents intellectuels et chercheurs algériens, à l’image de Mohammed Harbi et Hocine Zahouane, qui contribuent à son fonds de recherche, de critique et d’analyse. Rencontré hier au Sofitel, lieu de la célébration, l’historien Daho Djerbal est revenu, pour nous, sur la naissance de la revue, sa vie éditoriale mais aussi sur sa diffusion en Algérie.

 

Reporters : La revue Naqd a célébré ses 25 ans hier…
Daho Djerbal : Le premier numéro de la revue est sorti en décembre 1991. En fait, dès cette époque, nous avons travaillé à faire connaître la revue, qui était le premier titre de ce type dans l’histoire des périodiques algériens. Il a donc fallu avant tout que les libraires acceptent de proposer l’ouvrage, mais aussi de créer, de toutes pièces, un lectorat, une demande. Nous étions dans un terrain vierge du point de vue des périodiques semestriels de ce type, qui, du point de vue de la forme, ne proposent que du texte sans aucune illustration alors que les Algériens, à l’époque, ne lisaient que des périodiques de type hebdomadaire tels qu’Algérie Actualité. Il était question dès le début de trouver la formule pour que le public lise mais aussi s’abonne à Naqd.

Justement, Naqd, par la nature de son contenu, ne se base pas sur la publicité pour sa survie. Comment avez-vous réussi à vous imposer ?
Cela a nécessité du temps et de la persistance, d’autant que la revue, depuis le début, ne vivait que par les revenus tirés des ventes et des abonnements. Naqd n’a jamais reçu de subvention ou d’aide gouvernementale. A vrai dire, nous n’en avons même jamais demandé (…) Notre seule demande a seulement été que la revue soit proposée dans les bibliothèques universitaires, communales et les maisons de la culture (…) Nous avons adressé plusieurs courriers aux ministères concernés. Or, à ce jour, sur les 48 universités du pays aucune de leur bibliothèque n’est encore abonnée. Mes propres étudiants ignorent que je suis directeur d’une revue qui, pourtant, s’adresse à eux. Trente-quatre numéros rédigés en 25 ans de travail ont été expédiés à des universités telles qu’Oxford, Harvard, Columbia ou Cambridge, qui se sont abonnées, alors qu’aucune université algérienne ne l’est. Je trouve que c’est un drame.

Ce « manque d’intérêt » persiste et la situation n’a donc pas changé ?
Non, en dehors de quelques centres de recherche, notamment le Cread, le CRASC ou le CNRPAH, avec lequel nous devons renégocier chaque année les abonnements, aucune université ne s’est abonnée et la situation n’a absolument pas changé ces dernières années. Quant aux bibliothèques, il n’y a que celle de la wilaya de Tipasa qui est abonnée à la revue (…) La Bibliothèque nationale, pour sa part, à l’époque de la direction d’Amine Zaoui, acquérait entre 50 à 100 exemplaires de chaque numéro, mais depuis son départ, plus aucune demande ne nous a été faite.

Pourtant, la revue Naqd s’est rapidement fait connaître à l’international du fait de la qualité de ses contributions. Comment sélectionnez-vous les auteurs ?
Nous sélectionnons les contributeurs en fonction des thématiques de chaque numéro. Depuis 25 ans, nous avons traité chaque fois des sujets qui interpellent la société que nous vivons ici, en nous mettant en demeure d’apporter une réponse (…) Cependant, nous veillions à ne pas y répondre du seul point de vue des Algériens. C’est pour cela que nous faisons intervenir des chercheurs maghrébins, moyen-orientaux mais aussi d’Europe du Sud, d’Amérique du Sud ou encore d’Asie. Ils font en fait partie de ce que nous appelons le Sud global. C’est un Sud de la pensée, qui essaye de prendre une distance critique par rapport à la domination actuelle des puissances capitalistes marchandes et bancaires.

Quelles sont donc les prochains sujets que vous comptez proposer à vos lecteurs ?
Nous avons lancé, pour les prochains numéros, plusieurs thématiques en nous questionnant sur les problèmes qui interpellent la société algérienne (…) La question de l’enfant, avec le phénomène nouveau des enlèvements, et de la violence que nous ne connaissions pas et qui devrait alarmer l’ensemble de la société. Il y a également la question du gaz de schiste, grâce à laquelle nous apprenons, presque par hasard, que la compagnie Total a commencé l’exploitation d’un puits dans la région de Timimoun alors que nous n’avons pas fait d’étude sur l’impact et qu’aucun débat n’a été soumis au Parlement sur la question.