Faire de la culture un produit économique à part entière ! Tel est le pari que se lance la ministre
de la Culture et des Arts à travers l’organisation, les 3, 4 et 5 avril, du Forum de l’économie culturelle. Le format de cet évènement est nouveau et semble plus engageant que les précédents. Son contenu reste toutefois familier à tous ceux qui suivent l’actualité du ministère depuis des décennies. Il peut être résumé en quelques mots, réduire l’intervention de l’Etat et du gouvernement dans le financement de l’action culturelle sans couper les ponts totalement avec les acteurs du champ en maintenant des lignes de financement, élargir la voie aux acteurs concernés ou intéressés par la production culturelle pour se transformer en investisseurs. Avec, en bout de chaîne,
un public qu’il s’agit d’habituer à dépenser pour consommer le produit culturel de son choix.

Par Farid Ainouche
Pari séduisant, donc, mais difficile à tenir pour de multiples raisons, dont la méconnaissance du terrain qu’il s’agit d’investir. Comment redonner le goût des salles de cinéma ? Comment permettre à nos théâtres de faire de la recette ? Avec quelle garantie économique et commerciale, autre que le financement de l’Etat, peut-on encourager l’industrie cinématographique ? A ces questions, les réponses réelles n’existent pas encore en raison d’un défaut d’investigation et d’enquête sur la relation de l’Algérie à la culture d’abord – relation qu’on veut désormais rendre payante – et en raison d’une incertitude sur le degré d’engagement de l’Etat pour une économie de la culture libérée de toutes contraintes bureaucratiques et bénéficiant d’avantages fiscaux, une demande maintes fois répétée lors du forum qui s’est terminé mardi 5 avril.
Preuve de cette difficulté. Au moment où la ministre de la Culture, appuyée par le Premier ministre, appelle à faire évoluer la culture pour en faire un secteur économique, des cinéastes s’inquiètent de la disparition prochaine du Fonds national pour le développement de l’art, et de la technique et de l’industrie cinématographique (Fdatic) (lire: L’appel des professionnels du cinéma pour « la sauvegarde du Fdatic »).
Si les gouvernementaux ont raison de défendre l’idée d’une production culturelle économiquement autonome, si les artistes sont légitimement motivés de se poser des questions sur l’après-Fdatic dans un secteur où la conjoncture a toujours eu depuis trente ans le dessus sur la stratégie et le long terme, le plus remarqué dans cet échange est celui de deux mondes qui, apparemment, ne se parlent pas et ne parlent pas la même langue. Même à distance, mais passons. Non sans se poser une question au moins : que se passera-t-il au changement de gouvernement prévu après les législatives de juin prochain ? L’interrogation est d’autant plus pertinente que les recommandations du forum sont toutes inscrites sur le moyen et le long terme et ont besoin de continuité politique en ce qui concerne la gestion des grands chantiers ouverts par le département de Mme Bendouda.
Un point rassurant, cependant : l’implication d’un acteur transversal et susceptible d’assurer cette continuité et une coordination avec les autres ministères qui seront impliqués – 20 secteurs sont concernés – dans la mutation qu’on veut réaliser dans le champ de la production culturelle : le Conseil national économique, social et environnemental (CNESE), qui a donné le coup de main à l’organisation du forum. Son chef de division Capital humain au CNESE, Ali Debbi, a annoncé la couleur : «L’évaluation des ateliers du Forum de l’économie culturelle se fera dans six mois», a-t-il fixé comme «dead-line». «La coordination ne doit pas se limiter entre le ministère de la Culture et les autres secteurs ministériels, mais toucher également les établissements culturels, les collectivités locales, les artistes», a-t-il soutenu, pour toucher du doigt les difficultés à donner corps à une «stratégie coordonnée et acceptée par tous». Des difficultés formulées par les cinéastes, les musiciens, les plasticiens et les porteurs de projets culturels présents au forum. Tous se sont plaints de «la centralisation administrative», la «bureaucratie», «le manque de communication» et «la non-adaptation des lois» ou encore «l’absence d’information statistique». Rendez-vous, donc, en septembre prochain pour un bilan d’étape des recommandations du forum.
D’ici-là, Malika Bendouda a annoncé quelques bonnes nouvelles : le lancement du projet cinématographique de Timimoune, sur une superficie de 7 hectares, «l’ouverture imminente» d’un cinéma multiplex à Oran et à Alger. Elle a dévoilé la création d’une école de formation cinéma à Constantine et de l’académie des arts à Tizi Ouzou, et évoqué la création prochaine d’une plateforme numérique pour la distribution de la production cinématographique et une autre pour la commercialisation des œuvres d’art. Enfin, elle a fait état de l’ouverture «prochaine» d’un bureau d’investissement culturel au niveau du ministère, «qui aura pour mission l’accompagnement et l’orientation des auteurs de projets et des investisseurs privés».