Bloc occidental ou bloc anglo-saxon ? La question est d’actualité depuis que les Etats-Unis et l’Australie ont doublé la France en ce qui concerne le contrat d’achat de submersibles français à propulsion diesel abandonné par Canberra au profit d’appareils américains à propulsion nucléaire.

Synthèse Anis Remane
La décision de l’Australie de renoncer à l’acquisition de douze sous-marins français a provoqué une sérieuse crise diplomatique entre les trois pays membres de l’OTAN. Elle a mis en difficulté l’alliance stratégique supposée exister entre eux et a laissé surtout voir qu’entre les Etats se disant les plus proches, il n’y a que les intérêts qui priment réellement.
Face à la France qui perd un contrat de 56 milliards d’euros, l’affaire des sous-marins a surtout fait émerger le 15 septembre dernier contre la Chine, désigné comme le grand adversaire de la puissance américaine pour les décennies à venir , un nouveau pacte stratégique Aukus (Australie, Royaume-Uni, Etats-Unis) et une «rupture de confiance majeure», a commenté dimanche dernier le porte-parole du gouvernement français Gabriel Attal.
En conséquence, le président Emmanuel Macron a rappelé les ambassadeurs de France à Canberra et à Washington dans un geste sans précédent. Une rencontre prévue cette semaine entre la ministre française des Armées Florence Parly et son homologue britannique Ben Wallace a également été annulée à la demande de Paris. Samedi 18 septembre, le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian avait évoqué une «crise grave« et dénoncé une «duplicité« de Canberra et Washington. «Il y a eu mensonge, il y a eu duplicité, il y a eu rupture majeure de confiance, il y a eu mépris donc ça ne va pas entre nous», a-t-il déploré.
M. Le Drian a estimé à cet égard que la crise pèsera sur la définition du nouveau concept stratégique de l’Otan, sans pour autant évoquer de sortie de l’alliance atlantique. «L’Otan a engagé une réflexion, à la demande du président de la République, sur ses fondamentaux. Il y aura au prochain sommet de l’Otan à Madrid l’aboutissement du nouveau concept stratégique. Bien évidemment, ce qui vient de se passer aura à voir avec cette définition», a-t-il estimé. «Mais il faut qu’en même temps l’Europe se dote de sa boussole stratégique et ce sera sous la responsabilité de la France au premier semestre 2022», a-t-il ajouté, évoquant la présidence française de l’Union européenne au 1er janvier.
Pour des observateurs français, qui constatent que rien ne va plus entre la France et ses alliés anglo-saxons, la recherche par Paris d’une riposte à la décision de Washington, Canberra et Londres de lui avoir fait perdre un mégacontrat d’armement représente un gros risque. «Quand on entre dans une crise de ce type, il faut savoir par quelle porte on pourra en sortir», avertit Bertrand Badie, professeur de relations internationales à l’Institut de Sciences Politiques à Paris. «Il faudra bien qu’ils retournent à leur poste, surtout l’ambassadeur à Washington. Or, on ne voit pas aujourd’hui quel type d’événement pourrait permettre ce retour sans que la France donne l’impression de céder ou de perdre la face», explique Bertrand Badie à l’AFP au sujet du rappel par Paris de ses ambassadeurs aux Etats-Unis et en Australie.
«C’est un coup dur pour la France. Il n’y a pas de sortie par le haut», considère Célia Belin, spécialiste des relations transatlantiques à la Brookings Institution. «Après un camouflet comme ça, il est très important que les Français se concentrent sur l’Europe et s’assurent une solidarité européenne», estime-t-elle.

Rupture de confiance dans les alliances
«Beaucoup de pays européens nous ont fait part de leur sidération», a assuré Jean-Yves Le Drian dans le journal français Ouest France. «Il ne s’agit pas seulement d’une affaire franco-australienne mais d’une rupture de confiance dans les alliances, avec nos alliés, et aussi du positionnement de chacun concernant la stratégie indo-pacifique», a-t-il déploré. Les Français veulent que l’affaire pèse dans la redéfinition en cours du concept stratégique de l’Otan, mais aussi dans une forme d’autonomie stratégique dont elle voudrait doter l’UE. Mais le camp européen semble dans l’expectative et ne pas être en situation de bousculer le parrain américain. A Berlin, le gouvernement allemand qui prépare des élections s’est borné à dire avoir «pris note« de la crise. «L’Europe n’a jamais été autant divisée sur ses options de politique étrangère« et sur sa relation avec Washington, observe Bertrand Badie. Ses positions vont à l’encontre de l’autonomie stratégique de l’Europe réclamée par le président français Emmanuel Macron dont le pays prendra la présidence de l’Union européenne au premier semestre 2022. Wait and see. n