Par Anis Remane
Le président du Parlement libyen, Aguila Salah, séjourne depuis hier à Alger à l’invitation du président de l’Assemblée populaire nationale (APN), Brahim Boughali. Il y restera trois jours, indique-t-on, pour échanger avec les autorités algériennes des développements dans son pays. Il s’agira, sans doute pour cette figure politique clé de l’Est libyen, de convaincre la partie algérienne du bienfondé de l’action des forces politiques qu’il représente après avoir annoncé leur intention de modifier le calendrier électoral prévu à la fin de cette année.
Mardi 5 octobre, le Parlement libyen a, en effet, annoncé qu’il souhaitait maintenir l’élection présidentielle à la date prévue du 24 décembre prochain, mais qu’en revanche, les législatives seraient reportées à la fin janvier 2022. Cette décision, qui rebat de nouveau les cartes des élections en Libye, suscite la méfiance d’Alger qui y voit sans le dire publiquement pour l’instant – à l’instar de toutes les parties impliquées dans la recherche d’une sortie de crise en Libye, l’ONU en premier lieu – une nouvelle source d’incertitude quant à la nécessité d’appliquer, pour la réussite du processus de normalisation en cours dans le pays voisin, la feuille de route onusienne qui prévoit l’organisation d’un double scrutin, présidentiel et législatif, en date du 24 décembre prochain.
L’Algérie, conformément à son soutien au processus onusien de règlement de la crise en Libye et en adéquation avec son action diplomatique au sein de l’Union Africaine et des pays du voisinage libyen, affiche pour l’instant sa préférence pour le respect du calendrier qui prévoit l’organisation en même des élections présidentielle et législatives. On peut donc formuler raisonnablement l’hypothèse que l’annonce par Tobrouk de modifier le calendrier électoral – une donnée qui l’inquiète – l’incite aujourd’hui à s’informer davantage des intentions des Libyens de l’Est sans froisser outre mesure le gouvernement de transition à Tripoli. Or, quoi de plus accommodant que cette demande d’information vienne de l’APN et s’exprime par la voix parlementaire, sans engagement direct de l’Exécutif algérien. On peut aussi supposer que le chef du Parlement de Tobrouk, Aguila Salah, a répondu à l’invitation de son homologue algérien, M. Boughali, pour chercher à Alger un appui au scénario d’une élection présidentielle avant celle des législatives.
«La Libye compte sur le soutien du Président de la République Abdelmadjid Tebboune et du peuple algérien pour sortir de sa crise qui tire à sa fin (…) La Libye a besoin de l’Algérie en toutes circonstances (…) Nous comptons sur le président et le peuple algérien pour aider la Libye à sortir de sa crise, qui touche à sa fin», a déclaré le responsable libyen à son arrivée, hier, à Alger où il est arrivé avec l’argument que Tobrouk milite pour le départ des forces étrangères et des mercenaires, un souhait que l’Algérie n’a jamais cessé de défendre depuis la chute du régime de Kadhafi en 2011.
Vendredi, 8 octobre, la Commission militaire mixte libyenne «5+5» ( qui comprend 5 membres du gouvernement de transition à Tripoli et 5 autres membres du Parlement de Tobrouk), a, en effet, approuvé à Genève où elle était réunie pendant trois jours un plan d’action pour faire évacuer «progressivement» les mercenaires et les combattants étrangers du pays.

«La Libye a besoin de l’Algérie en toutes circonstances»
La déclaration finale de ses travaux souligne l’élaboration et l’approbation d’un «plan d’action pour expulser tous les mercenaires, combattants étrangers et forces étrangères du territoire libyen de manière progressive et simultanée». Elle indique que les discussions ont porté sur «des mécanismes de mise en œuvre du plan d’action pour le retrait de tous les mercenaires, combattants étrangers et forces étrangères du territoire libyen». Elle souligne également que les membres de la commission militaire mixte ont convenu de «communiquer avec les parties nationales et internationales concernées pour soutenir la mise en œuvre de ce plan d’action et respecter la souveraineté libyenne», sans donner plus de détails sur ledit plan. Selon le texte de la déclaration finale, la commission a insisté sur «la nécessité de rendre opérationnel le mécanisme de contrôle libyen de l’accord de cessez-le-feu, notamment à travers la présence des observateurs internationaux des Nations Unies en Libye, avant d’entamer la mise en œuvre du plan d’action». Une telle déclaration ne peut qu’avoir le soutien de l’Algérie, en attendant que Tripoli, qui ne s’est pas encore exprimé sur la modification du calendrier électoral, précise sa position par rapport à ce développement. Le fait que le président de l’APN invite Aguila Salah est par ailleurs un indicateur que la diplomatie algérienne ne croit pas à un alignement total du chef du Parlement de Tobrouk sur les positions de Khalifa Haftar, probable candidat aux présidentielles libyennes, mais qu’elle cherche aussi à évaluer le degré de sincérité des forces politiques de l’Est libyen à vouloir organiser un scrutin présidentiel comme première porte ouverte à une véritable stabilisation politico-institutionnelle de la Libye. Autre supputation, Alger ne serait pas tout à fait fixée sur l’attitude réelle du gouvernement de transition à Tripoli vis-à-vis du calendrier électoral prévu par l’ONU. Pour de nombreux observateurs, le Premier ministre Abdelhamid Dbeibah ne serait pas du tout intéressé par la tenue d’élections à la fin de l’année et qu’il voudrait garder le pouvoir plus longtemps. Vrai ou faux, les derniers développements sont source d’inquiétude pour que l’Algérie affine sa lecture du mouvement actuel des lignes dans le pays voisin. A suivre, donc.