Plus féroce, moins létal, paraît-il, la Covid-19 s’invite encore une fois sur le Rocher. D’un cas confirmé par jour à six au maximum le mois dernier, Constantine a enregistré 82 contaminations sur les registres de la Direction de la santé en quatre jours. Et le chiffre concerne uniquement les malades qui sont passés par le circuit de la santé. Un record pour une wilaya indisciplinée, mais pas plus que d’autres.

Conscient du danger latent et de la possibilité d’un encombrement dans les hôpitaux de Constantine, le wali, après une réunion avec plusieurs responsables de la ville, a décidé d’une aide de 300 lits au niveau des cités universitaires et de 100 à la jeunesse et les sports, sans doute les dortoirs de l’ISTS et/ou des maisons de jeunes. Une nouvelle bien accueillie par les responsables de la santé, mais…
Et malheureusement, il y a un mais. «Avant le Ramadhan, il y a eu une annonce qui faisait état d’une rallonge de 80 lits à l’Ecole paramédicale à un moment où tout était saturé. Il a fallu, par la suite, dédier l’hôpital de Khroub et de Didouche-Mourad au traitement des malades Covid-19. On a attendu les fameux 80 lits, mais ils ne sont jamais arrivés. C’était un effet d’annonce sans suite. J’espère que les 400 lits promis seront opérationnels, car au niveau du CHU et des autres hôpitaux, ça commence à saturer», selon un infectiologue las et désabusé, aussi bien par les promesses des pouvoirs publics que par l’inconscience des gens quant à l’application des gestes barrières.
Fort de ces nouvelles donnes, nous avons tâté le pouls au niveau du CHU Benbadis et à la Direction de la santé. Si à cette dernière l’optimisme est toujours de mise, et l’absence des responsables pour des réunions surprises quand il s’agit de nous informer sur la situation sanitaire, au CHU c’est l’effroi d’un bis repetita des mois d’avril, mai et juin. Aziz Kabouche, le porte-parole et chargé de la communication au CHU de Constantine, n’arrive pas à dissimuler ses craintes. «La situation est inquiétante. Les services dédiés à la Covid, médecine interne et infectieux, affichent complet. En plus, on est en train de rénover le service de réanimation qui a été suppléé par celui de la chirurgie Ibn Sina. Je dois dire que nous avons été enchantés et surpris par le don d’un bienfaiteur en cuves d’oxygène, mais ça ne suffit pas. L’afflux des malades devient trop important et le personnel de santé est fatigué, il ne voit pas le bout du tunnel.»
Au niveau de la «réa» de «rechange», la sonnette d’alarme est tirée, mais elle ne tinte pas beaucoup pour le moment. «Nous disposons de 12 lits pour la réanimation et 7 sont occupés par des malades contaminés par le coronavirus. Si l’affluence des «covidés» continue à ce rythme, nous allons afficher complet dans trois ou quatre jours, ceci sans oublier les malades qu’il faut prendre en charge, atteints par d’autres pathologies», nous signale un maître-assistant, au bout du rouleau comme plusieurs de ses confrères. Il continue, désabusé : «Nous sommes crevés. On n’en peut plus. On nous promet de l’aide depuis le mois de mars, mais on ne voit rien venir. Nous faisons parfois appel à des confrères, d’autres services, pour une aide médicale concernant un contaminé, mais qui présente d’autres pathologies, surtout diabète et cardiaque. Si pendant les premiers mois de la pandémie il y a eu un écho, maintenant on nous oppose un niet catégorique, avec un «je ne veux pas être contaminé, je reste dans mon service». Alors, on se débrouille seuls et nous n’en voulons pas à nos confrères car le matériel censé nous protéger manque très souvent.»

Médecins au bout du rouleau
Aux alentours de la « réa » improvisée, nous rencontrons une connaissance, Billal. Il est à la « réa » non pas pour une pathologie quelconque, mais pour faire le garde-malade pour sa mère, atteinte de… Covid-19 ! Nous lui signifions que les malades doivent être isolés, et que les visites et les gardes-malade sont interdits pour des raisons évidentes. Il nous racontera son histoire. « Ma mère a eu plusieurs symptômes d’une atteinte par le coronavirus. On l’a emmené au CHU pour auscultation, et ce n’était pas évident. Il a fallu des interventions pour qu’elle soit admise au service « préparatoire », car les lits à la réa étaient tous occupés. Elle avait besoin d’oxygène, mais elle a dû patienter pour être enfin admise. Là, je me suis proposé pour être garde-malade, et personne ne s’y est opposé, au contraire, ma proposition a été bien accueillie. Ma mère est sous oxygène en permanence et ne se réveille que quelques minutes par jour, depuis une semaine. » Nous apprendrons aussi, après ces révélations ahurissantes, vérifiées et confirmées, que la réanimation temporaire ne dispose finalement que de 8 lits, occupés en permanence depuis plus de cinq semaines.
La situation est donc alarmante, surtout si l’on sait que les hôpitaux de Didouche-Mourad et Khroub, « déchargés » il y a quelques semaines de la prise en charge des contaminés au coronavirus, reviennent pour une aide au CHU avec, respectivement 40 et 50 lits. A ceux-là, il faut ajouter l’hôpital de la cité El Bir et quelques lits au niveau de l’hôpital Bencharif à Ali-Mendjeli.
Notre interlocuteur infectiologue reviendra sur les 400 lits promis par le wali il y a quatre jours. « Je ne doute aucunement de la sincérité de M. le wali, mais je ne pense pas que l’on verra les lits promis. Ils rejoindront dans les statistiques des promesses les 80 lits de l’Ecole paramédicale. »
D’autres responsables à la Direction de la santé nous indiquent que le Directeur de la santé ne voudrait aucunement recevoir d’autres lits, car, et en aparté, il aurait avoué son incapacité à pourvoir ces lits d’appareils médicaux, même les plus simples et surtout d’y affecter un personnel qui n’existe pas.
Pour toutes ces raisons, et pour bien d’autres, les 80 + 400 lits risquent de rester lettre morte, une chimère, un mirage, dans un secteur médical où les approximations ont encore de beaux jours devant elles. <