“When written in Chinese, the word ‘crisis’ is composed of two characters: one represents danger, the other opportunity”
(J.F. Kennedy).

“Our global economy is much more fragile
than many of us realize”
(Robert Kiyosaki, businessman and author).

Par Arezki Ighemat, Ph.D en économie, Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)


Si les effets de la Covid-19 sur les populations des pays infectés par la pandémie sont connus et facilement mesurables — près de 19 millions de cas et plus de 700 000 décès dans le monde — l’impact sur les économies nationales et ultimement sur l’économie mondiale est très peu connu. En effet, compter les cas d’infections et le nombre de morts provoqués par le virus est plus facile que d’évaluer les dommages qu’il a causés et continue de causer à l’économie. Pour suivre l’évolution des dégâts humains causés par la pandémie, il suffit d’ouvrir les journaux ou d’écouter les médias audiovisuels qui donnent quotidiennement un décompte des cas d’infections et des décès. Il n’en est pas de même pour ce qui est des dégâts causés à l’économie. Par ailleurs, si les dégâts humains sont d’une importance primordiale, les dégâts économiques ont aussi leur importance car une « pandémie économique » peut être la conséquence de la pandémie épidémiologique et avoir, en retour, des effets sur les populations, notamment les plus démunies. Pour permettre au lecteur non lettré dans les affaires économiques de comprendre l’importance des effets de la Covid-19 sur l’économie globale, nous diviserons le présent papier en trois parties. La première partie fera un bref rappel historique de la pandémie et définira les concepts de base nécessaires à la compréhension de ces effets. Dans la deuxième partie, nous analyserons les effets de la pandémie sur l’économie mondiale et sur les secteurs les plus affectés. Dans la troisième partie, nous présenterons et commenterons les différents scénarios possibles de sortie de la crise sanitaire.

Bref historique de la Covid-19 et concepts de base pour comprendre son impact sur l’économie
Pour comprendre et évaluer l’impact du la Covid-19 sur l’économie globale, il est utile de donner un bref historique de la pandémie et de définir certains concepts épidémiologiques et économiques de base. Il faut d’abord rappeler ce que Covid-19 veut dire et comment il est né. « CO » est l’abréviation pour Corona, « VI » est le diminutif de virus, « D » est le terme anglais pour « Disease » (maladie) et « 19 » indique l’année de l’irruption du virus (2019). La première irruption du virus a, en effet, été déclarée en décembre 2019 à Wuhan, dans la province chinoise de Hubei. Les premiers cas ont été constatés dans le marché de gros de poisson à Wuhan (voir C. Huang, Y. Wang et al., Clinical Features of Patients Infected with 2019 Novel Coronavirus in Wuhan, China, Lancet, 395, 2020). Depuis cette date, Covid-19 s’est répandu à tous les pays du monde à l’exception de l’Antarctique. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) l’a alors déclaré « pandémie » et le ICTV (International Committee on Taxonomy of Viruses) l’a nommé « Severe Acute Respiratory Syndrome Coronavirus-2 (SARS-2) ou Covid-19. Rappelons, pour les besoins de comparaison, que les plus récentes pandémies sont H1N1 (2009), polio (2014), Ebola-1 (2014), Zika (2016), et Ebola-2 (2019). Auparavant, le monde avait connu deux autres pandémies. En 2002-2003, SARS a eu pour résultat 8 000 cas d’infections et 774 décès. En 2012, MERS-COV avait infecté plus de 2 494 personnes et tué plus de 858 personnes au niveau mondial. Par comparaison, Covid-19 a infecté, à la date du 5 août 2020, près de 19 millions de personnes et provoqué la mort de plus de 700 000 personnes. Il est clair, en regardant ces chiffres, que Covid-19 est, de loin, la plus dévastatrice pandémie sur le plan humain et, comme nous le verrons plus loin, sur le plan économique aussi. Covid-19 a été déclaré comme la 6e urgence d’importance internationale le 30 janvier 2020. Rappelons aussi que Covid-19 appartient à une famille variée de virus entrant dans 4 catégories : α (alpha), β (beta), γ (gamma), δ (delta). Les pandémies de type SARS, MERS-COV, et SARS-COV-2 appartiennent à la catégorie β (beta). Beaucoup d’experts pensent que les chauves-souris sont la cause possible de la Covid-19. Aujourd’hui, cette pandémie s’est répandue sur plus de 200 pays couvrant pratiquement tous les continents. Commençons par définir les concepts épidémiologiques. Une épidémie est une maladie qui affecte une grande partie de la population au sein d’une communauté ou d’une région déterminée. Une pandémie est une maladie qui s’étend à plusieurs pays ou continents. La différence entre les deux est dans l’étendue géographique de l’infection. D’épidémie ayant son origine en Chine, Covid-19 est très rapidement devenue pandémie, touchant pratiquement tous les pays de la planète. S’agissant des concepts économiques, une récession est un déclin économique qui dure plusieurs mois. La dépression est une crise économique plus sévère qui dure généralement plusieurs années. La différence entre les deux est donc dans la durée de la crise. Historiquement, le monde a connu 33 récessions qui ont duré en moyenne 11 mois et une seule dépression—la Grande Dépression de 1929—qui a duré une décennie. Pour le moment, Covid-19 est considéré par les économistes comme une récession, mais, comme nous le verrons plus loin, elle pourrait, selon le scénario qui prévaudra, si sa sévérité et sa durée persistent, être considérée comme une dépression.

Effets de la pandémie sur l’économie mondiale et les secteurs les plus sensibles
Immédiatement après que Covid-19 ait été déclarée pandémie, un grand nombre de pays ont imposé des mesures protectrices et préventives telles que le port du masque, la distanciation sociale et la procédure de la quarantaine. Ils ont, en même temps, ordonné la fermeture des frontières, des unités de production de biens et des centres de production de services tels que les transports, les places publiques et les endroits tels que stades, gymnases, lieux de loisirs et, bien sûr, les écoles et universités. Comme résultat de toutes ces mesures, les économies de la plupart des pays ont expérimenté des récessions. Ces dernières ont été ressenties non seulement au niveau de l’économie globale, mais aussi par un certain nombre de secteurs sensibles. Au niveau global tout d’abord, les principaux agrégats macroéconomiques comme le PNB, l’emploi, le revenu, la production industrielle et les ventes, ont connu des baisses substantielles. Par exemple, le PNB global a chuté de -3% en 2020, une baisse qui, selon le FMI, n’a pas son équivalent depuis la Grande Dépression de 1929. Selon la Banque mondiale, la baisse sera encore plus forte (-4%) d’ici la fin 2020. Selon les prévisions de ces deux institutions et d’autres centres de recherche, l’économie mondiale pourrait perdre jusqu’à 21,8 trillions de dollars [21 000 milliards de $]. Ce chiffre a été confirmé par une étude réalisée par deux économistes de l’Université nationale d’Australie, Warwick McKibbin and Roshen Fernando, dans une étude intitulée « Global Macroeconomic Scenarios of the Covid-19 pandemic, Australian National University, Centre for Applied Macroeconomic Analysis, July 5, 2020). Pour ces économistes, si le plus mauvais des 6 scénarios considérés se réalise, l’économie globale perdrait jusqu’à 35,3 trillions de dollars. Dans une autre étude, les taux de croissance prévus en 2020 dans certains pays développés sont USA (-5,9%), Japon (-5,2%), Royaume-Uni (-6,5%), Allemagne (-7%), France (-7,2%), Italie (-9,1%), Espagne (-8%) (voir World Economic Forum Outlook, April 2020).
L’emploi est un autre agrégat qui sera affecté par la pandémie. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), Covid-19 coûtera l’équivalent de 305 millions d’emplois au niveau global[DI1]. La même organisation prévoit aussi qu’environ 1,6 million de travailleurs de l’économie informelle seront dans une situation de précarité inégalée. Le taux de chômage global prévu est de 10,5% à fin 2020. Pour certains pays avancés, les taux de chômage prévus pour fin 2020 sont Espagne (12,9%), France (7,4%), Royaume-Uni (3,9%), USA (3,8%), Japon (2,4%), Zone euro (7,2%), OCDE (5,3) (voir OECD, Unemployment Rate Forecast (Indicator), OECD Terms and Conditions, 2020).
Au niveau sectoriel, les secteurs les plus touchés par la pandémie sont les transports dans leur ensemble et les transports aériens en particulier, le tourisme, la restauration, le secteur de « l’entertainment », le sport, etc. L’industrie de transport aérien, selon l’Association internationale de transport aérien (IATA) prévoit que Covid-19 coûtera aux compagnies aériennes entre 63 et 113 milliards de dollars en 2020. Le secteur du tourisme, qui est directement lié aux industries ci-dessus citées, est prévu de perdre entre 50% et 70% de son activité au niveau global (voir Indranil Chakraborti and Presenjit Maity, Covid-19 Outbreak : Migration, Effects on Society, Global Environment and Prevention, Science Direct, 2020). Les annulations de vols, de chambres d’hôtel et des évènements nationaux et internationaux sont estimées à quelque 200 milliards de dollars. Le nombre d’emplois prévus d’être perdus suite à ces fermetures et annulations est évalué à 24,3 millions globalement et à 3,9 millions uniquement pour les Etats-Unis. Dans l’industrie du sport, les dégâts sont également fortement ressentis. Les matchs de football, de basket-ball, et tous les tournois, y compris les Jeux Olympiques du Japon ont été soit annulés, soit reportés. Il faut rappeler que l’industrie du sport est une des plus lucratives dans certains pays comme l’Angleterre et les Etats-Unis, ce qui signifie de grandes pertes pour les clubs et les ligues. Une autre industrie importante a aussi été affectée par la pandémie, notamment à travers la réduction de la demande de fuel par les compagnies de transport est l’industrie du pétrole et du gaz. La baisse de la demande de pétrole et de gaz a conduit à une chute drastique du prix de ces deux ressources stratégiques, aggravant la situation sanitaire dans un grand nombre de pays. Une autre industrie qui n’a pas échappé aux effets de la pandémie est le secteur de l’évènementiel. Ce secteur avait l’habitude de rapporter 1,7 trillion de dollars, de créer 10,3 millions d’emplois directs au niveau global et de générer 621,4 milliards de dollars de PNB direct. Les annulations et les reports dans ce secteur ne manqueront pas d’affecter ce secteur de façon substantielle. Plusieurs autres secteurs, qui sont également sévèrement touchés par la pandémie, sont les secteurs de la santé, de l’éducation et des finances. Concernant l’éducation, par exemple, où l’enseignement supérieur à lui seul rapportait quelque 600 milliards de dollars, connaît une chute vertigineuse du fait de la fermeture des universités. L’Unesco estime que quelque 290,5 millions d’étudiants dans le monde n’ont pas pu suivre leurs cursus à cause de la pandémie.

Les scénarios possibles pour le futur de l’économie mondiale
Les économistes, notamment au sein du FMI et de la Banque mondiale, mais aussi dans plusieurs universités et centres de recherche, ont élaboré plusieurs scénarios possibles de la récession économique créée par la pandémie. Ils ne précisent pas quel est le scénario qui va prévaloir, mais indiquent les éléments qui influent en faveur de l’occurrence de l’un ou de l’autre. Ces facteurs sont, entre autres, la durée des restrictions des mouvements sociaux et des fermetures d’entreprises et autres centres d’activité économique, la taille et l’efficience des mesures prises par les gouvernements pour réduire les effets de la pandémie (mesures sanitaires, monétaires, fiscales et autres). Parmi tous les scénarios élaborés, quatre sont considérés comme les plus plausibles.
Le premier scénario est ce que les économistes appellent la « V-shaped recession » (la récession en forme de V). Ce scénario signifie qu’après le déclin économique dû aux mesures de confinement, un retour à la normale aura lieu. Beaucoup d’économistes pensent que ce scénario a peu de chance de se réaliser parce que l’économie ne sera jamais comme avant, même s’ils considèrent par ailleurs que ce serait le « best-case scenario » (le meilleur scénario). Si ce scénario se produit, l’économie reprendra son cours aussi rapidement que le déclin s’est produit, causant le moins de dommages financiers possibles. Pour que ce scénario se produise, il faut que (1) les centres sanitaires entreprennent assez de tests, permettant aux travailleurs de reprendre leurs activités sans provoquer une autre vague d’infections, (2) que les malades atteints de Covid-19 soient rapidement traités et (3) que les gouvernements prennent les mesures monétaires, fiscales et d’assistance nécessaires pour réactiver les entreprises et remettre les travailleurs au travail. C’est ce que l’on appelle maintenant les « stimulus packages » (les packages de stimulation). Ce scénario est-il réalisable ? Apparemment oui, puisque la Chine a réussi à sortir de la crise pandémique même si ces derniers temps une légère reprise des infections a été observée. Avec le « stimulus package » de 2 trillions de dollars décidé par le gouvernement américain, l’économie américaine a, selon certains économistes, une chance de sortir du fond de la vague. Cependant, tout dépend, encore une fois, de la manière dont la transmission du virus est gérée. Le deuxième scénario est ce que l’on appelle « U-shaped recession » (la récession en forme de U). C’est la situation où l’économie met longtemps avant de reprendre. La grande récession de 2007-2009 entre dans cette catégorie. La durée de la récession proprement dite a été de 19 mois (de décembre 2007 à Juin 2009). Ce qui caractérise cette récession est que, même après que la croissance ait repris, l’emploi a mis des années avant de rebondir pour atteindre les niveaux d’avant la récession. Pour le cas particulier de Covid-19, cela voudrait dire que la reprise ne se ferait probablement pas avant le début 2021. Il est cependant aussi possible que l’emploi ne redémarre pas tôt si de nombreuses entreprises tombent en faillite et que les consommateurs ne sont pas prêts à reprendre leur « trend » de consommation parce qu’ils auraient encore peur de sortir ou parce qu’ils n’auraient pas reçu une assistance suffisante de la part de l’Etat. Ce scénario est-il réalisable ? Des sondages effectués dans certaines entreprises ont montré que 54% des entreprises pensent que le scénario en forme de « U » est possible. Beaucoup d’économistes pensent aussi que l’économie ne reprendra que graduellement et que le port du masque et la « social distanciation » seront encore avec nous pendant un certain temps.
Le troisième scénario est appelé « W-shaped recession » (récession en forme de W) ou encore « double-dip recession » (récession à double creux). Dans ce type de situation, l’économie redémarre rapidement, mais elle tombe à nouveau dans une phase de contraction. Ce type de récession est-il réalisable ? Si l’économie est rouverte trop tôt et que les mesures préventives (port du masque et distanciation sociale) ne sont pas respectées, et que pour ces raisons, une seconde vague d’infections se produit, alors nous serions dans cette situation à forme « W ». Enfin, le quatrième scénario possible est celui nommé « L-shaped recession » (récession en forme de L). C’est ce scénario que les économistes considèrent être le « worst-case scénario » (le pire scénario). Ce qui se passe ici est que, une fois l’économie au creux de la vague, elle mettrait longtemps (plusieurs mois, voire plusieurs années) pour remonter. C’est ce scénario qu’a connu le Japon dans les années 1990 et où il n’a pu surmonter la crise qu’au bout d’une décennie. Ce scénario peut-il arriver avec la Covid-19 ? Si les mesures préventives ne sont pas respectées et si les politiques financières d’aide aux entreprises et aux consommateurs ne réussissent pas à redonner confiance aux entrepreneurs et aux consommateurs, alors cette récession-stagnation, comme on pourrait encore l’appeler, est tout à fait plausible. Cependant, très peu d’économistes et d’entreprises pensent que ce scénario sera réalisé car, selon eux, les fondamentaux économiques des pays développés demeurent encore solides.

Conclusion
L’analyse précédente a montré que la pandémie de Covid-19 n’a pas eu que des répercussions directes sur les populations — le nombre de cas et de décès a atteint des niveaux records et ce n’est pas encore le bout du tunnel — mais aussi des effets dévastateurs sur les économies nationales et l’économie prise dans son ensemble — fermeture d’entreprises, barrières à l’entrée des frontières nationales, chômage d’un pourcentage important de la population, paralysie presque totale de pans entiers de l’économie, notamment dans les secteurs les plus sensibles. Nous avons vu aussi que la direction que cette pandémie et ses effets sur l’économie mondiale pourraient prendre n’est pas encore visible à court terme et que plusieurs scénarios sont possibles quant à une sortie de crise. Une des leçons à retenir de cette pandémie est qu’elle doit servir d’expérience pour les pandémies à venir auxquelles il faut que l’humanité, dans son ensemble et de concert, doit se préparer dès aujourd’hui en même temps qu’il faut tout faire, également de concert, pour éradiquer la pandémie actuelle. Comme l’a dit si bien l’ancien président américain J.F. Kennedy dans l’épigraphe insérée au début de cet article : « When written in Chinese, the word ‘crisis’ is composed of two characters : one is danger, the other is opportunity » (écrit en langue chinoise, le mot ‘crise’ a deux côtés : un côté danger et un côté opportunité). Cette citation indique qu’en même temps qu’il faut s’attaquer au danger posé par la pandémie — sur les personnes et sur l’économie — il faut saisir cette crise comme une opportunité et une expérience pour prévenir d’autres pandémies à l’avenir. Car, comme le souligne la deuxième citation de Robert Kiyosaki citée plus haut : « Our global economy is much more fragile than many of us realize » (Notre économie globale est plus fragile que beaucoup d’entre nous ne réalisent). Covid-19 a montré, en effet, plus que jamais, que nos économies nationales et l’économie globale dans laquelle elles évoluent et dont elles sont une partie intégrante, est très fragile et que si le monde ne se dresse pas comme un seul homme contre les crises qui peuvent lui tomber sur la tête à tout moment, c’est l’ensemble du bâteau-monde qui coulera. n