Quatre mois après le début de la pandémie covid-19, le personnel médical d’Oran (médecins et infirmiers) demeure mobilisé pour endiguer la propagation de la pandémie. Epuisé et désabusé, il lance aujourd’hui un cri de détresse dans l’espoir de trouver un écho auprès des citoyens, qui font preuve d’insouciance face à ce mal invisible. L’épuisement physique et mental qui les guettait déjà depuis les premières semaines a eu raison de bon nombre d’entre eux. La chef de service des maladies infectieuses au CHU d’Oran, le Pr Nadjet Mouffok, jusque-là paraissait animée d’une énergie inépuisable, semble être au bout du rouleau. « Je suis épuisée », reconnaît-elle d’une voix faible. L’image ne colle pas avec celle de la femme forte et battante que l’on connaît depuis le début de la pandémie. Avec la persistance de la pandémie, l’équipe du Pr Mouffok ne voit pas le bout du tunnel. Les médecins sont également fatigués. Leur « patronne » le sait bien: « je communique beaucoup avec eux pour savoir qui rencontre des problèmes, qui est surmené, qui peut assurer le service un jour et pas l’autre etc. », dit-elle, reconnaissant que les choses ont trop duré et qu’il est de plus en plus difficile pour le personnel médical de porter cette lourde responsabilité. Les congés ne sont pas d’actualité, surtout avec la récente recrudescence de la pandémie, avec un nombre important de cas graves. Les unités covid-19 à Oran, au CHU comme à l’EHU, sont très sollicitées. Les lits de réanimation ne sont pas loin de la saturation. « Le personnel mobilisé a besoin de renfort. Dans ces conditions, il n’est pas possible de songer aux congés », affirme, pour sa part, le responsable de l’unité Covid à l’EHU d’Oran, le Pr Salah Lellou. Le chargé de la communication de la Direction de la santé et de la population, Youcef Boukhari, a annoncé qu’un système de travail durant 48 heures, suivi de cinq (5) jours de repos sera appliqué « pour permettre aux équipes médicales de souffler », a-t-il ajouté. –Déçus par l’insouciance des gens– Au rythme de travail insoutenable, les équipes médicales se sentent quelque part trahies par la population, qui fait fi des mesures de prévention contribuant ainsi à l’augmentation constante du nombre de cas. Amina, une infirmière à l’EHU d’Oran est parmi les premières à être mobilisée et à se trouver  » au front ». « Je suis déçue par le comportement des gens et révoltée par leur degré d’insouciance. Quand je sors, je vois à quel point les gens ne respectent pas toutes les consignes sanitaires, se bousculent dans les marchés sans la moindre protection. J’ai donc l’impression d’avoir sacrifié plus de trois mois de ma vie, loin de mes deux enfants, pour rien », lance-t-elle désabusée. Comme beaucoup de ses collègues, Amina a finalement décidé de rompre le confinement pour rejoindre ses deux enfants et son mari, qui la soutenue pendant toutes les semaines passées seule à l’hôtel. « Une chance que beaucoup n’ont pas eu », dit-elle, relevant que le confinement a conduit des couples à des situations de conflit, voire même à la rupture. Ce sentiment d’amertume semble partagé dans le service du Pr Mouffok, qui décrit un certain découragement. La responsable du service infectiologie du CHUO trouve « hilarantes » les affirmations de certains selon lesquelles le Covid-19 n’existe pas. « Nous vivons la réalité de la maladie au quotidien. Le virus est une réalité. Les gens en meurent au quotidien », lâche-t-elle, sur un ton presque agacé à devoir répéter ce qui lui semble une évidence. La population se montre un peu lasse de toutes les exigences d’une vie au rythme du Coronavirus. Ce sentiment se ressent en matière de solidarité, estime-t-on dans le milieu médical. Les dons et les actions de solidarité se font de plus en plus rares, au grand dam des équipes soignantes, autrefois chouchoutées et portées aux nues. « Les blouses blanches ne sont plus aussi acclamées par une population devenue sceptique, l’élan de solidarité a vite tourné jusqu’au mépris et même à l’insulte », regrette la coordinatrice majeure de la cellule de crise chargée des équipes médiales au CHU d’Oran, Samira Boudou. Au-delà de l’épuisement, la psychologue qui prend en charge des médecins et des infirmiers, évoque un traumatisme lié au spectre de la maladie et de la mort qu’ils côtoient au quotidien.  » le médecin est un être humain avant tout. Il a peur pour sa vie et celle des siens », souligne-t-elle. La psychologue, dont la grande partie de ses patients présentent des signes d’épuisement, tente de prévenir les burn-out, et de l’effet pop-corn qui peut en résulter. Le burn out est un état d’épuisement physique, mental et émotionnel, dû au travail alors que l’effet pop corn est une tendance à exploser (comme un grain de maïs exposé à la chaleur) observée chez une personne touchée par un problème. « Il y a aussi une partie, forte minime, qui tombe dans le piège des addictions pour surmonter cette situation », note-elle encore. Après quatre mois de lutte implacable contre le virus, il serait difficile de dire combien de temps ces équipes pourraient encore résister à la forte pression. « Même si les professionnels de la santé font leur travail, les soutiens et les encouragements constituent un stimulant pouvant les porter plus loin. Le mépris et la suspicion sont, par contre des facteurs destructeurs et peuvent réduire à néant la volonté de tous », conclut le Pr Mouffok.