La Birmanie a été hier lundi le théâtre d’un coup d’Etat mené par l’armée qui a arrêté la cheffe de facto du gouvernement civil Aung San Suu Kyi, proclamé l’état d’urgence pour un an et placé ses généraux aux principaux postes.

Le pays est sorti il y a tout juste 10 ans d’un régime militaire au pouvoir pendant presque un demi-siècle. Pour justifier ce nouveau putsch, immédiatement condamné par plusieurs capitales étrangères, les militaires ont assuré que les législatives de novembre étaient entachées d’»énormes irrégularités», ce que la commission électorale dément. Ce scrutin a été remporté massivement par la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi au pouvoir depuis les élections de 2015. Le coup d’Etat s’est fait sans effusion de sang, l’armée se contentant de bloquer les routes avec des soldats en armes et des véhicules blindés autour du parlement dans la capitale, Naypyidaw. A Rangoun, la capitale économique, les militaires se sont notamment emparés de l’hôtel de ville et ont fermé l’accès à l’aéroport international.

«Se préparer au pire»
A la tombée de la nuit, les rues de Rangoun étaient désertes alors que le pays est aussi frappé de plein fouet par la pandémie de coronavirus (plus de 140.00 cas et plus de 3.000 décès recensés). Les télécommunications restaient perturbées et les banques du pays ont été fermées jusqu’à nouvel ordre. Les rares habitants rencontrés par l’AFP ne cachaient pas leur désarroi. «C’est extrêmement bouleversant», «je ne veux pas de putsch militaire», pouvait-on entendre. Quelques rassemblements pro-armée de partisans brandissant des drapeaux et entonnant des chants nationalistes se sont rapidement dispersés. Les militaires ont promis dans un communiqué publié sur Facebook l’organisation de nouvelles élections «libres et équitables», une fois que l’état d’urgence d’un an serait levé. Mais des habitants se montraient pessimistes. «Je crains que ce ne soit plus long (…) il faut se préparer au pire», a relevé Lamin Oo, un réalisateur de 35 ans. Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix 1991, âgée de 75 ans, a été arrêtée tôt dans la matinée ainsi que le président de la République, Win Myint, et d’autres responsables de son parti. Aucune précision n’a été donnée sur leur lieu de détention, mais ils seraient détenus à Naypyidaw, d’après Myo Nyunt, porte-parole de la LND. Alors que les rumeurs de coup d’Etat se renforçaient ces derniers jours, Aung San Suu Kyi avait laissé un message à la population, diffusé ce lundi par le président de la LND sur les réseaux sociaux, dans lequel elle exhorte les Birmans à «ne pas accepter» ce putsch. L’armée tente «de replonger le pays sous la dictature militaire», a-t-elle écrit, d’après cette déclaration, demandant à la population de «protester à l’unanimité». La communauté internationale a rapidement réagi. Pékin a appelé à un règlement des différends «dans le cadre de la Constitution». Les États-Unis et l’Union européenne ont dénoncé le coup d’Etat et exhorté à la libération des personnes arrêtées, Washington avertissant qu’elle pourrait prendre des «mesures contre les responsables». Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a «condamné fermement (…) des développements qui portent un coup dur aux réformes démocratiques».

Fraudes par «millions»
Une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU sur la Birmanie prévue de longue date pourrait être avancée en début de semaine, a indiqué à l’AFP un diplomate sous couvert d’anonymat. Ce coup d’Etat, le troisième depuis l’indépendance du pays en 1948, intervient alors que le Parlement issu des dernières législatives devait entamer sa première session ce lundi. Les militaires dénonçaient depuis plusieurs semaines plus d’une dizaine de millions de cas de fraudes lors des législatives de novembre. Les craintes de putsch s’étaient renforcées quand le chef de l’armée, le général Min Aung Hlaing – sans doute l’homme le plus puissant du pays -, a déclaré la semaine dernière que la Constitution pouvait être «révoquée» dans certaines circonstances. Min Aung Hlaing concentre désormais les pouvoirs «législatif, administratif et judiciaire» et un autre général, Myint Swe, a été désigné président par intérim, un poste largement honorifique.

«Relation compliquée»
Aung San Suu Kyi, très critiquée à l’international pour sa gestion de la crise des musulmans rohingyas, dont des centaines de milliers ont fui en 2017 les exactions de l’armée pour se réfugier au Bangladesh voisin, reste adulée par une majorité de la population. En 2015, la LND avait obtenu une large majorité et avait été contrainte à un délicat partage du pouvoir avec l’armée qui contrôle trois ministères clés (l’Intérieur, la Défense et les Frontières). «La relation entre le gouvernement et les militaires était compliquée», souligne Hervé Lemahieu, expert auprès de l’institut Lowy en Australie. «Ce régime hybride, pas tout à fait autocratique ni tout à fait démocratique, s’est effondré sous le poids de ses propres contradictions». Longtemps exilée, Aung San Suu Kyi est rentrée en Birmanie en 1988, devenant la figure de l’opposition face à la dictature militaire. Elle a passé 15 ans en résidence surveillée avant d’être libérée par l’armée en 2010. (AFP)