Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : Tout d’abord quid de la situation épidémique notamment avec la propagation du variant Omicron et la détection de son sous-variant AB.2 en Algérie ?
Dr Lyes Merabet : C’est le variant Omicron qui a pris le dessus sur le Delta avec un niveau de contagiosité nettement plus élevé. Mais c’est aussi par rapport aux symptômes qui sont nettement moins graves que de ce que nous avons vécus avec le variant Delta. L’atteinte est plus localisée au niveau des bronches respiratoires supérieures et surtout de l’oropharynx, c’est pour cela qu’il n’y a pas beaucoup de cas compliqués et que la plupart des malades hospitalisés ne nécessitent pas la mise sous oxygène.
Concernant le sous-variant d’Omicron, l’AB.2, par rapport à la virulence et la contagion, on est pratiquement sur la même chose. Je dis cela en me basant sur des études et des affirmations scientifiques qui ont été publiées dans les pays où il est devenu majoritaire, notamment au Danemark et en France. Le constat qui a été rendu public est que l’on n’a pas vraiment à faire à une souche plus virulente. Le constat que nous faisons au niveau des structures de santé, que ce soit au niveau des gardes ou des unités Covid, il y a une nette régression. Ceci concorde avec les chiffres officiels du bilan quotidien, bien qu’il faille reconnaître que dans l’absolu ces chiffres sont loin de refléter la réalité.

Et quelle est la situation par rapport au personnel soignant ?
La situation est très difficile. Les professionnels de la santé sont épuisés. Je commence par les conditions de travail qui sont de plus en plus pénibles. On est sous tension en continu, même s’il y a des phases d’accalmie. C’est une pression énorme au niveau moral et physique depuis deux ans que cela dure. Malheureusement, on voit que cela risque de traîner quelque temps encore. Il faut dire aussi qu’à chaque hausse de contamination il y a beaucoup de professionnels de la santé qui sont contaminés. Et lorsqu’ils sont malades covid, ils sont écartés du circuit de la prise en charge. De ce fait, on est dégarnis en termes d’effectifs et, par conséquent, c’est un travail qui augmente en termes de volumes horaire d’une manière exponentielle. Il faut aussi signaler que beaucoup de programmes de prise en charge des malades hors Covid sont perturbés.

Comment cette prise en charge des malades hors Covid est-elle perturbée ?
Il y a beaucoup de malades qui sont mis de côté parce que lorsque la situation se dégrade sur le plan sanitaire on ne peut faire face à tous les besoins, on est donc obligé de prioriser et de reléguer au second plan ou de différer la prise en charge des autres malades. On est conscient en tant que médecins que cela est à l’origine de complications chez ces derniers, notamment les diabétiques, les cancéreux et les hypertendues. Il y a aussi beaucoup d’autres spécialités comme l’ORL, l’ophtalmo, la neurochirurgie, l’orthopédie et la psychiatrie qui sont obligées de mettre en parenthèse leurs activités. Malheureusement, c’est fait de manière récurrente depuis deux ans, ce qui fait qu’il y a beaucoup de retards accumulés notamment sur le plan chirurgical toutes spécialités confondues. A défaut de prise en charge au niveau du secteur public, il y a une incapacité à organiser les choses afin d’assurer à ses malades un suivi ou une continuité des services au niveau du secteur privé. Depuis le temps que cela est annoncé mais concrètement il n’y a pas d’organisation pour pouvoir le faire.
Il y a aussi une autre problématique qui est posée en termes d’organisation, c’est le manque de communications envers les malades. Je tiens à signaler qu’il y a de nombreux malades qui viennent de l’intérieur du pays ou du Sud qui avaient des interventions chirurgicales ou des explorations programmées avec leur médecin traitant. Mais ces malades, qui font des centaines de kilomètres avec toutes les dépenses que cela induit en transport et hébergement, une fois sur place ils découvrent que les services censés les prendre en charge sont momentanément réquisitionnés pour les malades Covid. Les médecins qui les suivaient étaient soit occupés avec les malades Covid, soit eux-mêmes malades et personne n’a pris la peine d’informer ces patients que les rendez-vous étaient reportés. Face à toute cette désorganisation, il y a des discours sur la réforme dans le cadre de la numérisation alors qu’il y a un minimum à mettre en place en termes d’organisation de coordination et d’efficiences et de respect de tous ces malades hors Covid et de leur famille lorsqu’il y a une contrainte de revoir l’organisation du travail. Il y a aussi beaucoup de choses à dire en plus de la répercussion sur le travail des professionnels de la santé publique et leurs conditions.

Dans quelles conditions travaillent actuellement les professionnels de la santé ?
Ce sont des conditions très difficiles que ce soit sur le plan physique, mental ou socioprofessionnel. Il y a un grand manque dans la prise en charge des moyens de protection des professionnels de la santé qui sont en première ligne de la lutte contre la Covid. Même si ces moyens existent, ils sont distribués en quantité insuffisante. Il faut savoir que ces moyens de protection sont à usage unique et jetables, les masques chirurgicaux, les masques FFP2, les surblouses, les visières, les charlottes… Tous ces produits utilisés par les professionnels de la santé pour se protéger contre la contagion doivent non seulement être disponibles mais en quantité suffisante. Il y a des normes pour l’utilisation de ces moyens de protection. Malheureusement ce n’est pas le cas actuellement.

Comment se passe la prise en charge des professionnels de la santé contaminés par la Covid ?
Je tiens à signaler que dans le cadre du suivi du personnel de la santé, le dépistage n’est même pas assuré pour les différentes équipes. Pourtant à maintes reprises, on a demandé que ce soit fait régulièrement mais, jusqu’à présent, rien n’a été fait. J’ajoute à cela que les professionnels de la santé qui ont été contaminés et qui sont tombés malades devaient bénéficier d’une prise en charge médicale et psychologique, et là aussi cela n’a pas été fait. Chaque fois qu’il y des malades Covid parmi nous, on s’organise comme on peut, on met la main à la poche pour faire des tests de diagnostic et des scanners pour voir l’étendue des lésions et avoir un regard sur le pronostic de l’atteinte. Lorsque des cas nécessitent une hospitalisation ou une réanimation, c’est encore plus compliqué et ce n’est pas normal. Je peux témoigner qu’aucune prise en charge n’a été proposée ou assurée pour les professionnels de la santé depuis le début de cette pandémie. Et j’ajouterai que même les mesures annoncées par le président de la République n’ont pas encore été concrétisées sur le terrain.

Qu’en est-il concrètement des mesures annoncées par le président de la République au profit des professionnels de la santé ?
Malheureusement, même le président de la République reconnaît qu’il a donné des instructions qui n’ont pas été appliquées sur le terrain. Je le confirme et c’est l’occasion pour moi, en tant que responsable du Syndicat des praticiens, de lancer un appel au président de la République pour lui dire que les décisions qu’il a prises pour les professionnels de la santé et les instructions qu’il a données pour leur mise en place n’ont pas été concrétisées sur le terrain jusqu’à présent. Ceci a commencé par la prime Covid qui est à trois trimestres de retard, 6e 7e et 8e. Dans beaucoup de wilayas, le 5e n’a toujours pas été assuré. Je cite l’exemple du CHU de Constantine, où une action de protestation risque rapidement de s’organiser notamment en coordination avec d’autres syndicats.
Je tiens aussi à rappeler les autres mesures où rien n’a été fait. Il s’agit notamment de la bonification pour la retraite. Ramener la couverture de l’assurance maladie à 100% au lieu de 80%. La Covid n’est toujours pas reconnue comme maladie professionnelle pour le personnel de la santé alors que c’est déjà fait dans la majorité des pays à travers le monde. De plus, on a payé un lourd tribut avec 451 décès dus aux complications de la Covid dont plus de deux-tiers sont constitués par le corps médical qui se sont sacrifiés en faisant leur devoir.
Le capital décès au profit des familles des professionnels de la santé décédés n’a toujours pas été versé à aucune famille endeuillée par la perte d’un de leur membre suite à la contamination à la Covid.

Pourtant, suite à la journée de protestation, organisée en novembre passé, par le SNPSP, le Syndicat national des enseignants chercheurs hospitalo-universitaires (Snechu) et le Syndicat national des paramédicaux (SAP), le ministère de la Santé s’était engagé à concrétiser ces mesures…
Aucun chantier n’a été ouvert bien que le ministre de la Santé, après la journée de protestation des trois syndicats, s’était engagé à le faire faire. Il y a eu un communiqué public du ministère de la Santé où le ministre s’est engagé, dans la semaine, pour la mise en place d’une commission mixte qui devait justement discuter de la modalité de toutes ces décisions en collaboration avec d’autres secteurs, notamment la Cnas et le ministère du Travail et en associant les partenaires sociaux.

Mais aujourd’hui, aucune suite n’a été donnée à cet engagement du ministre de la Santé pourtant rendu public à travers un communiqué de son département.
Je tiens aussi à ajouter que d’autres dossiers sont aussi à l’arrêt dont notamment celui concernant les statuts particuliers et les régimes indemnitaires. Il y a aussi le dossier de la réforme de la santé où un travail avait été mené avec les partenaires sociaux à l’époque du professeur Mesbah, en tant que ministre déléguée à la Réforme. Il y a eu des propositions que nous avons remises et on a eu des contre-propositions que nous avons discutées. Mais ensuite tout ce travail est tombé à l’eau. De nouvelles assises de la santé ont eu lieu sans les partenaires sociaux et depuis, chacun est dans son coin à regarder l’autre avec beaucoup de questionnements sur la manière de continuer à travailler dans la quiétude et dans la communication et surtout dans la coordination en tant que partenaire sociaux avec le ministère de la Santé.
Pourtant nous avons pendant longtemps mis de côté nos revendications socioprofessionnelles pour que le ministre de la Santé puisse travailler dans la quiétude face à la pandémie.
Je dis tout cela avec beaucoup d’amertume et de déception et c’est surtout démotivant pour le personnel de la santé. Je tiens à rappeler que depuis le début de la pandémie, les professionnels de la santé sont restés mobilisés malgré les difficultés et les souffrances, les professionnels de la santé continueront à travailler malgré le risque et ceci de manière engagée. On continue de le faire pour notre peuple et notre pays, car c’est notre devoir. Malheureusement, il y a un manque de reconnaissance et le ministre de la Santé n’a pas respecté ses engagements.