Le ministère de la Santé iranien a annoncé hier dimanche 129 décès supplémentaires causés par la maladie Covid-19, ce qui porte à 1.685 le bilan officiel de l’épidémie de nouveau coronavirus en Iran, pays parmi le plus touchés avec l’Italie et la Chine.

Selon le porte-parole du ministère de la Santé, Kianouche Jahanpour, plus de 1.028 nouveaux cas de contamination ont été enregistrés au cours des dernières 24 heures. Au total, 21.638 personnes ont été testées positives à cette pneumonie virale en Iran, a indiqué M. Jahanpour.
« La province de Téhéran a rapporté 249 cas de contamination », a indiqué le responsable, ajoutant que « celle de Yazd (Centre), où 84 (nouveaux) patients ont été décomptés, pourrait devenir un nouveau foyer de la maladie dans les jours à venir ».
Pour limiter la propagation du virus, les autorités demandent depuis plusieurs semaines à la population de s’abstenir de tout voyage pendant les quinze jours du congé de Norouz (le Nouvel An persan, célébré vendredi dans une ambiance morose), qui met traditionnellement le pays entier sur les routes. Les Iraniens sont invités à rester « autant que possible » à la maison.
En Iran « environ 68% des morts dus à la maladie Covid-19 sont des personnes de plus de soixante ans », a déclaré M. Jahanpour, soulignant que « les voyages et visites familiales à Norouz sont généralement des facteurs de risque pour ce groupe d’âge ».
Dans un discours télévisé à la nation, le guide suprême iranien Ali Khamenei a recommandé dimanche « à tout le monde de suivre les instructions » des autorités pour lutter contre l’épidémie « afin que Dieu Tout-Puissant mette fin à cette calamité pour le peuple iranien, pour toutes les nations musulmanes et pour toute l’humanité ».
L’Iran est l’un des trois pays les plus touchés par le nouveau coronavirus avec l’Italie et la Chine. Contrairement à ces deux pays, il a refusé d’imposer des mesures de confinement ou de quarantaine. Par rapport à l’aide internationale, le guide suprême dans son discours dit se méfier des intentions des « charlatans » de Washington , affirmant ne jamais accepter d’aide médicale américaine pour lutter contre le nouveau coronavirus. Il soupçonne les Etats-Unis d’être « capables » de vouloir renforcer l’épidémie dans son pays. 
Le président américain Donald Trump, dont le pays impose à la République islamique des sanctions économiques rendant quasi impossible toute transaction financière ou commerciale entre l’Iran et le reste du monde, a affirmé le 29 février être prêt à aider Téhéran à combattre le Covid-19, à condition que ses dirigeants le demandent. « Nous nous méfions des intentions des Américains et ne comptons pas sur ces aides », avait alors répondu Téhéran, qui n’entretient plus de relations diplomatiques avec Washington depuis plus de 40 ans.

Colère contre Washington et bilan de la situation incertain
« Aujourd’hui, l’Amérique est notre ennemi le plus féroce et le plus vicieux », a déclaré dimanche l’ayatollah Khamenei dans un discours télévisé à la nation. « Les dirigeants américains sont à la fois menteurs, manipulateurs, impudents, et avides (…). Ce sont des charlatans », a ajouté le numéro un iranien. Les propositions américaines « de nous aider avec des médicaments et des traitements, à condition qu’on (le leur) demande (sont) étranges », a encore dit le guide, notant que les Etats-Unis souffraient, « de l’aveu des responsables américains eux-mêmes », d’ « une horrible pénurie, dans le domaine du matériel de prévention contre la maladie mais aussi des médicaments ». « Si vous avez quelque chose, utilisez-le pour vous-mêmes », a-t-il lancé comme s’il s’adressait à Washington.
L’intervention de Khamenei s’effectue dans un contexte d’interrogation sur le bilan réel des victimes du nouveau coronavirus en Iran. D’après les données fournies par le gouvernement, le Covid-19 a fait 1.685 morts en Iran pour quelque 20.600 personnes contaminées. Jeudi, le porte-parole du ministère de la Santé Kianouche Jahanpour avait évoqué un rythme de 50 nouveaux cas chaque heure, pour «un mort toutes les dix minutes». Sur les réseaux sociaux, le nombre des victimes est multiplié. Le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI, opposition en exil) évoquait dimanche dans un communiqué 8.800 morts. Un chiffre invérifiable et invalidé par les sources contactées par l’AFP.
« En Iran, certains universitaires ont des estimations beaucoup plus élevées que les données officielles, mais il faut faire très attention », tempère Thierry Coville, un spécialiste français de l’Iran à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), qui met en exergue l’utilisation de modèles plus théoriques qu’empiriques. Le doute est pourtant bien là. « Il apparaît clairement que (les responsables iraniens) sous-estiment, en tout cas publiquement, la gravité de la crise », a affirmé à l’agence de presse Seth Jones, du Centre pour les études stratégiques et internationales (CSIS) de Washington. Il souligne que le contrôle exercé par le pouvoir sur les médias gouvernementaux n’invite pas à l’optimisme. Téhéran a été déjà été mis en cause à propos d’autres crises dans un passé récent, comme à la suite de l’affaire du Boeing ukrainien abattu en janvier ou après le bilan contesté des manifestations antigouvernementales fin 2019.
« C’est un régime qui est fondé sur la dissimulation », dénonce Azadeh Kian, une sociologue franco-iranienne. « Ce n’est que quand c’est devenu très grave qu’ils (les responsables iraniens, ndlr) ont commencé à parler du coronavirus », ajoute-t-elle, affirmant avoir appris de sources médicales iraniennes que les certificats de décès des premières victimes ne portaient que la mention « insuffisances respiratoires ». Les autorités semblent avoir notamment sous-estimé le démarrage de la crise sanitaire dans la ville religieuse de Qom (centre). Une cité qui brasse un flux conséquent de pèlerins où vivent plusieurs centaines d’étudiants chinois et où le premier décès d’un Iranien a été répertorié : celui d’un commerçant qui rentrait de la ville chinoise de Wuhan. 
« Je pense que nous avons été un peu en retard dans l’annonce de la détection du virus », a d’ailleurs déclaré à la télévision d’Etat iranienne un vice-ministre de la Santé, Réza Malekzadeh, admettant que la maladie était probablement dans son pays depuis janvier, alors que les autorités n’ont reconnu sa présence que le 19 février. Désormais, elle s’est largement répandue. Le système sanitaire national ne semble plus en mesure de faire face, en dépit de l’excellente qualité du personnel. Les sanctions internationales ont éreinté l’économie iranienne, touchant par ricochet les hôpitaux.

« L’Iran fait de son mieux » selon l’OMS
« C’était un des systèmes de santé parmi les meilleurs, mais qui aujourd’hui n’a pas les moyens d’acheter des vaccins, des masques, des produits de santé essentiels », constate Azadeh Kian. Et le nombre des cas augmenterait certainement si l’Iran pouvait faire plus de tests. Ce pays fait « de son mieux » mais a « besoin de beaucoup d’équipements », a à cet égard souligné mercredi l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Les autorités ont vraisemblablement cherché à cacher tout signe de faiblesse au tout début de l’épidémie, estime Thierry Coville, invoquant en particulier un contexte de tensions très fortes avec les Etats-Unis. Mais il voit dans ces dernières semaines des raisons de conserver un optimisme prudent. « J’ai l’impression qu’on entend de plus en plus les responsables de la santé et non les politiques », constate-t-il. « Le gouvernement est en train de prendre conscience qu’il faut qu’il laisse les spécialistes parler ». De fait, l’Iran n’est pas une société fermée, imperméable aux influences extérieures. « Si la crise rentre dans une phase catastrophique, ils (les responsables, ndlr) ne pourront pas le cacher », assure-t-il. « Il y a des journaux modérés qui critiquent le gouvernement, une population relativement bien éduquée qui va sur les réseaux sociaux et regarde ce qui se passe à l’étranger. Les autorités ne peuvent pas dire n’importe quoi ».n