Le confinement actuel permet d’être le témoin d’une expérience de pensée inédite depuis le milieu du XIXe siècle : la naissance de nos jeux modernes. En ces périodes de confinement familial, Netflix propose à ses abonnés une intéressante manière de passer le temps intitulée «The English Game». Cette série raconte la naissance du football dans l’Angleterre industrielle du milieu du XIXe siècle. Avouons que la chose tombe à pic. Et, pourvu que la bande passante nous le permette, rien de tel en effet qu’un enfermement à double tour pour pouvoir enfin se pencher sur l’histoire et le sens de notre passion habituelle. L’occasion aussi d’éclairer une question qu’on n’avait même jamais eu le temps de se poser en entier tant elle était simple et complexe en même temps : d’où vient le sport ?

The English Game ?
D’après les créateurs de cette série, et comme son nom l’indique, le football vient d’Angleterre, donc. Jusqu’ici tout va bien. Plus précisément, ce jeu vient des internats des public school anglaises qui, comme leur nom ne l’indique pas, ne sont pas des écoles publiques mais le nom des pensionnats privés de l’aristocratie d’outre-Manche. Pour tromper l’enfermement des riches héritiers derrière les murs de l’internat et leur éviter ainsi les inévitables bagarres (et blessures) qu’un tel rassemblement d’hormones ne manquera pas de provoquer, les élèves se sont proposés un jeu marrant : et si, au lieu de boire et de finir inévitablement pas briser des mâchoires, nous nous séparions en tribus égales et nous disputions la possession d’un objet léger, de forme arrondie. Une balle par exemple. Avec les pieds et les mains au début. Juste avec les pieds, ensuite. Juste pour rigoler, nous défouler. Football voilà le nom qu’ont trouvé les aristocrates anglais pour éviter de s’entretuer. Et accessoirement aussi, d’aller au bistrot. Voilà pour l’histoire institutionnelle du football moderne, celle des manuels. Mais ce récit des origines ne répond que partiellement à la question du sens moral, pour ne pas dire philosophique, de nos sports. Certes les Anglais ont formulé les premières règles concrètes du football moderne. Mais ils n’ont pas répondu à une question pourtant essentielle : comment se fait-il qu’on ne puisse s’empêcher, quand on est enfermé ensemble, justement, de se taper dessus ? Après tout, les fourmis vivent très bien ensemble. Pareil pour les lions et les moutons. Les hommes, bizarrement, ont plus de mal. Pourquoi cela ?

Blaise, Pascal et Matuidi
D’abord, une remarque. L’originalité des Anglais ce n’est pas d’avoir inventé les jeux, mais d’avoir proposer une réponse ludique au problème de la cohabitation en période de confinement. Leur génie est d’avoir su puiser dans une littérature (française) bien connue des joueurs et des philosophes (ce sont souvent les mêmes d’ailleurs). L’un d’eux, en particulier, a su attirer leur attention. Il évoluait à Port-Royal au XVIIe siècle. Son prénom est le même que celui d’un international français, lui-même condamné il y a peu à la claustration thérapeutique pour cause de Covid-19. Enfermé dans ses Pensées, le bon Blaise (Pascal donc, pas Matuidi) y raconte ses vertiges «j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir demeurer en repos, dans une chambre». Ce que cherchent les hommes dans le «tumulte» et le «tracas» des jeux, de la chasse, de la danse, c’est à se protéger contre un insupportable repos. «Ainsi s’écoule la vie, écrit Pascal. On cherche le repos en combattant quelques obstacles; et si on les a surmontés, le repos devient insupportable. (…) La moindre chose, comme un billard ou une balle qu’ils poussent, suffisent pour le divertissement». Rien de plus misérable que la vie d’un homme. Rien de plus ennuyeux aussi que de parler de cela. Alors on danse, ajoute Pascal. Et on chasse. Et on joue.

À nos amis imaginaires
Si vous ne croyez pas Blaise, constatez dans ce cas l’invraisemblable quantités de vidéos, de mèmes, de jeux a priori absurdes inventés par les hommes quand ils sont enfermés dans des appartements sans extérieur. Or, se filmer seul dans une salle de bain en train de trinquer avec des amis imaginaires (entre autres choses hilarantes) n’est pas plus puéril, en réalité, que de se réunir pour faire rouler une balle dans un jardin clôt sans utiliser les mains. C’est faire à peu près la même chose, dirait Pascal, que «les enfants qui s’effrayent du visage qu’ils ont barbouillé». La magie du jeu c’est le plaisir qu’on a à se tromper soi-même. L’ivresse du divertissement c’est cette curieuse façon de chercher le bonheur dans le tracas plutôt que dans le repos. Le sport est tout entier né de cet étrange ennui.

Le miracle du sport
Le confinement actuel permet donc d’être le témoin d’une expérience de pensée inédite depuis le XIXe siècle et l’invention de nos jeux modernes. Nos compétitions, nos matches, nos rencontres, nos performances, tout cela fonctionnait si régulièrement jusque là qu’on avait même fini par oublier le motif de tant de rituels. On avait réussi à mettre de côté la question centrale mais insupportable que le sport permet d’éviter de se poser : pourquoi donc sommes-nous sur terre ? La langue française le dit parfaitement. Le divertissement permet, et c’est peu de le dire, d’arrêter de se poser cette question et de se «changer les idées». Sous-entendues: les mauvaises. Si le sport, donc, est bien un «divertissement», au sens de Pascal, c’est qu’il nous offre la possibilité, le temps d’une partie, d’une compétition, de porter notre attention sur une balle à attraper, une distance à parcourir, un chrono à battre plutôt que sur le vide mortel qui menace. Et c’est en cela que le divin sport fait chaque jour des miracles. Les amateurs de footing, de gym et de promenades le savent bien. Sans sport il n’y a plus de joie. Sans sport, nous ne sommes que vertiges. n