Depuis les mesures de confinement instaurées dans plusieurs pays pour faire face à la pandémie du Covid-19, il n’est pas rare d’observer que les nuisances (pollution de l’air et bruit) ont significativement diminué. Ces modifications dans notre quotidien ont-elles de véritables impacts sur le changement climatique ?

Depuis le début de la pandémie, la vie économique mondiale semble marquer une pause. Les avions sont cloués au sol, beaucoup d’usines ne fonctionnent plus, la circulation des voitures est faible… Cet ensemble de changements participe, par conséquent, à la baisse de la pollution de notre environnement.
«Nombreux sont ceux qui ont pu voir ces images satellitaires qui montrent une diminution de la pollution aux dioxydes d’azote, précurseurs de pollution par l’ozone dans la partie basse de l’atmosphère, au-dessus de la Chine ou même de l’Europe de l’Ouest. Il s’agit d’un révélateur de la diminution de l’activité économique et des transports de toutes natures qui se traduisent aussi par une baisse des émissions de CO2», a expliqué Serge Planton, climatologue membre de l’Association Météo et Climat et vice-président de l’association Train du Climat.
Par exemple, d’après le communiqué d’Air Parif, au cours des premiers jours de confinement, la qualité de l’air s’était améliorée d’environ 20 à 30% dans l’agglomération parisienne due «à une baisse des émissions de plus de 60% pour les oxydes d’azote. Cette baisse des polluants de l’air s’accompagne d’une baisse du dioxyde de carbone (CO2), gaz à effet de serre, soulignant les liens entre ces deux problématiques et le co-bénéfice pour le climat de toute amélioration de la qualité de l’air».
Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions précises de ce ralentissement de l’économie à l’échelle mondiale, mais «l’exemple des crises précédentes n’est sûrement pas transposable, en particulier celui de la crise financière de 2008, qui avait eu, d’après certains experts économistes, des conséquences plus limitées sur l’économie réelle. Les émissions de CO2, au niveau mondial, avaient diminué de 2% en 2009 par rapport à 2008. Elles avaient ensuite augmenté les deux années suivantes de 3,8 et 3,6%, soit à un rythme supérieur à celui observé au cours des deux années qui ont précédé cette crise», indique-t-il avec prudence.
Il est difficilement imaginable que ces quelques semaines d’arrêt de l’activité industrielle et économique des pays auront un fort impact sur le changement climatique que nous vivons actuellement.
Rappel des causes et des conséquences du changement climatique
Rappelons-le, les activités humaines sont une des principales causes du changement climatique, provoquant une augmentation des gaz à effet de serre. «Les émissions de gaz à effet de serre n’ont pas cessé de croître depuis le début de l’ère industrielle, et plus fortement depuis la deuxième guerre mondiale. Par exemple, elles sont passées de 10 à 40 tonnes de CO2 par an entre les années 60 et aujourd’hui. Dans le même temps, la température globale de la planète a augmenté d’environ un degré, une valeur très importante qui va au-delà des fluctuations naturelles estimées pendant les 10 000 ans de l’Holocène (10 000 dernières années) qui s’expriment en dixième de degrés. Le réchauffement climatique est donc fortement engagé», confirme Hervé Le Treut, physicien et climatologue, membre de l’Académie des Sciences et ancien membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).
«L’augmentation des concentrations de CO2 depuis le début de la période industrielle, 1750, est à elle seule responsable de près de 60% de la perturbation du bilan énergétique de la planète produite par l’augmentation de la concentration de l’ensemble des gaz à effet de serre», a ajouté Serge Planton.
Par conséquent, il semble que la prise de conscience de cette problématique environnementale, à l’échelle mondiale, arrive tardivement. Il faut continuer les efforts en cours pour freiner l’accélération du réchauffement climatique global, mais la situation semble irréversible. «La situation climatique actuelle est fortement évolutive. Les gaz à effet de serre se cumulent année après année dans l’atmosphère. Les prochaines décennies sont engagées par ces émissions. Une croissance de la température terrestre est inévitable. Elle laisse très peu de marge pour tenir les engagements de la COP21, comme le montre un rapport spécial du GIEC paru en 2019», a conclu Hervé Le Treut.
Selon le rapport du GIEC, pour limiter le réchauffement climatique mondial à 1,5 degré, il est nécessaire d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. «Cette neutralité carbone correspond pour le CO2 à une disparition complète des émissions, si elles ne sont pas compensées par des puits de carbone», a-t-il justifié tout en ajoutant que «l’usage des combustibles fossiles représente environ 80% de la production d’énergie au niveau mondial : c’est cette part qu’il faudra remplacer par des économies d’énergie, par l’usage d’énergies décarbonées, ou par des systèmes de captation du CO2 , avec une séquestration dans les sols profonds ou les sols agricoles – ce que l’on ne sait pas faire aujourd’hui autrement que via des prototypes aux capacités très limitées. De plus, l’accélération de la fonte des glaciers et des calottes polaires, l’augmentation du niveau des océans et des divers phénomènes météorologiques extrêmes, tels que les vagues de chaleur, les pluies intenses ou encore les incendies forestiers, sont des conséquences directes du réchauffement climatique qui s’intensifie. «On peut dire, pour simplifier, que la ‘durée de freinage’ du changement climatique d’origine humaine est d’environ 35 ans. C’est le temps de mise à l’équilibre des premières centaines de mètres de l’océan lorsqu’il est perturbé par un apport de chaleur comme celui qui est dû à l’augmentation des gaz à effet de serre. Les émissions des prochaines années sont par contre déterminantes sur l’amplitude des conséquences à venir après 2050», a précisé Serge Planton.
On parle beaucoup des conséquences sur l’environnement, mais qu’en est-il de la population ? En effet, les variations climatiques peuvent avoir de lourdes conséquences sanitaires ou encore provoquer des désastres naturels impressionnants qui touchent de plein fouet les populations.
D’après Serge Planton, «les conséquences les plus fortes sur les sociétés humaines sont nombreuses mais elles concernent la plupart des secteurs socio-économiques qui verront les inégalités entre les pays et au sein même de chaque pays s’aggraver, ainsi que des conséquences sanitaires avec, par exemple, celles liées à l’intensification de certains extrêmes comme les cyclones tropicaux, la propagation de maladies à vecteur comme la dengue, ou encore l’augmentation de la concentration atmosphérique de pollens allergisants». Cependant, il ne faut pas se méprendre. La crise sanitaire du Covid-19 n’a aucun lien avec les effets du changement climatique comme il le confirme : «Si le changement climatique n’a aucune responsabilité dans le déclenchement de la crise sanitaire actuelle, des scientifiques – parmi lesquels le biologiste Gilles Boeuf, ex-président du Musée d’histoire naturelle, Hélène Soubelet, directrice de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité, ou encore l’écologue Serge Morand – soulignent l’importance de la déforestation sur l’augmentation du risque de transmission de maladies de l’animal à l’homme».

La nature reprend ses droits
Une chose est certaine, cette pandémie du Covid-19 a permis à la nature de reprendre sa place et de profiter de ce moment de tranquillité sans l’Homme. Sur les réseaux sociaux et dans les médias, il n’est pas rare de voir des images surprenantes d’animaux sauvages se promenant dans les rues des villes ou encore d’animaux marins qui réinvestissent leurs milieux naturels. En observant ces photos ou ces vidéos, on ne peut que réfléchir à l’impact de l’être humain sur la nature. Cette crise sanitaire permet à beaucoup de personnes de se recentrer sur leur existence, mais c’est aussi le moment d’analyser notre part de culpabilité dans la situation climatique actuelle.
Cependant, il ne faut pas crier victoire trop vite. «L’érosion de la biodiversité est une réalité dont la communauté scientifique a fait le constat à l’échelle planétaire. Les experts scientifiques de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) ont, dans leur rapport publié en mai 2019, fait le constat qu’environ 1 million d’espèces animales et végétales sont aujourd’hui menacées d’extinction et que l’abondance moyenne des espèces locales dans la plupart des grands habitats terrestres a diminué d’au moins 20% en moyenne depuis 1900. Ils en précisent l’origine humaine dont principalement le changement d’occupation des terres», a fait comprendre Serge Planton, tout en ajoutant que «les quelques témoignages actuels de la présence d’animaux sauvages là où ils étaient absents témoignent moins d’une nature qui aurait repris ses droits que d’une urbanisation qui a empiété sur les habitats de ces animaux qui se déplacent maintenant avec plus de facilité dans des rues ou des parcs désertés par les êtres humains».
La crise sanitaire mondiale du coronavirus est alors l’occasion d’analyser les effets de celle-ci sur le climat, l’environnement, la biodiversité ou encore la qualité de l’air afin de tirer des leçons et d’améliorer le futur climatique de notre planète. «La question qui se pose est de savoir si la pandémie peut servir à éclairer notre futur. Nous aurons sans doute intérêt à étudier la phase actuelle de manière factuelle. Beaucoup de questions liées à la mondialisation et au rôle des Etats seront étudiées dans les deux contextes», a commenté Hervé Le Treut, tout en expliquant que «le climat des deux ou trois prochaines décennies est déjà conditionné par les quantités de gaz à effet de serre qui se sont stockées dans l’atmosphère au cours des dernières décennies».

Politique environnementale «au second plan»
Face à cette urgence sanitaire sur l’ensemble du globe, les problématiques environnementales ne sont évidemment plus une priorité. Limiter la propagation du virus et protéger la population est nécessaire et indispensable.
Cependant, il est important de continuer à réfléchir à la lutte contre le changement climatique et à «l’après-coronavirus»… En effet, cet épisode de l’histoire que nous vivons aujourd’hui permet de mettre en lumière les lacunes dans la gestion de cette crise mais pas uniquement… Elle prouve aussi que les êtres humains sont tout à fait capables de s’adapter à une situation nouvelle comme celle-ci pour respecter au mieux les règles instaurées dans cette lutte contre le Covid-19. Involontairement, ces changements sont bénéfiques pour l’environnement.
D’après Serge Planton, «cette crise permet de tester en grandeur réelle les changements de comportements ou sociaux qui peuvent avoir des effets positifs dans la lutte contre les conséquences du changement climatique. Le télétravail pour éviter les déplacements ou encore le développement de nouvelles chaînes de solidarité sont des exemples à méditer sur ce qui doit aujourd’hui être considéré comme possible de faire pour lutter contre les effets du changement climatique».
Le changement climatique ne marque pas de pause et continue de s’accentuer si aucunes mesures ne sont mises en place pour essayer de freiner ce processus. Avant le début de la crise sanitaire, les marches pour lutter contre le changement climatique avaient pris une ampleur importante chez les jeunes notamment. Aujourd’hui, avec les mesures de confinement, les rassemblements sont interdits mais les problématiques environnementales sont toujours d’actualité.
«Les marches ont fait naître des réflexions qui concernent notre futur de manière générale, au-delà même des enjeux strictement environnementaux. Je n’imagine pas que cela puisse disparaître facilement, parce que le problème posé par la planète restera présent et se rappellera constamment à nous», a indiqué Hervé Le Treut. Serge Planton partage ce même avis et confirme que, «même si la mobilisation citoyenne pour lutter contre le changement climatique est moins visible, elle n’en reste pas moins réelle et elle réapparaîtra peut-être même renforcée sous les feux de l’actualité médiatique. Il y a en effet un facteur aggravant dans cette crise sanitaire lié aux atteintes portées à la biodiversité qui favorise l’émergence de nouvelles maladies».
De plus, la crise sanitaire mondiale du Covid-19 a bouleversé les agendas environnementaux provoquant le report, pour l’instant, de la COP26 prévue en novembre. Ce sommet était particulièrement important pour l’Accord de Paris, les promesses à tenir allaient être renouvelées.
Selon Serge Planton, «une décision devra être prise sur les règles d’application de l’accord de Paris qui portent sur les systèmes d’échanges de quota d’émissions. Mais les décisions les plus attendues concernent celles visant à renforcer les engagements des différents pays en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre, après le rendez-vous manqué de la COP25 à Madrid. En effet les engagements pris en 2015 à Paris ne seront pas suffisants pour atteindre l’objectif de limitation du réchauffement à 2°C, et a fortiori à 1,5°C, au-dessus de la température de la fin du 19e siècle prise comme référence pour la période préindustrielle. Il est important que la COP26 se tienne aussi tôt que possible afin de ne pas prendre trop de retard sur l’agenda climatique».
A l’heure actuelle, l’avenir environnemental tout comme l’avenir économique des pays reste flou. Il est difficile de se projeter dans le futur alors que résoudre l’urgence sanitaire est primordial. Cependant, penser que les problématiques environnementales vont aujourd’hui passer au second plan est peut-être extrême et difficilement possible car «les problématiques environnementales sont réelles, elles ont des conséquences concrètes qui engagent notre futur de manière visible dans des délais qui sont désormais courts. Mais il existe effectivement un risque de traiter ces problématiques de manière inappropriée, sans anticiper l’avenir de façon suffisamment réfléchie et débattue», a confirmé Hervé Le Treut.
La reprise économique sera forcément essentielle et prioritaire, mais certains veulent garder espoir. «Beaucoup de scénarios sont possibles et faute d’être capable de dire celui qui sera privilégié, je me bornerai à souligner qu’il y en a sûrement plusieurs qui sont à même de prendre en compte les problématiques environnementales», affirme Serge Planton, tout en ajoutant que «cette crise sanitaire est révélatrice de la vulnérabilité d’un système économique qui ne met pas suffisamment l’accent sur la préservation de la santé humaine et la préservation de l’environnement». n