Pour beaucoup, le Hirak, n’ayant d’autre consistance que celle de la morale sociale, il ne peut, sous peine de se dissoudre, prétendre à une organisation. Pour ces moralisateurs, en effet, ceux qui demandent au Hirak de se structurer ne chercheraient en fait qu’à le liquider… Pour d’autres, ce serait plutôt sa nature nébuleuse qui l’empêche de se structurer. Traversé de courants idéologiques et de forces diverses, il lui serait impossible d’accéder à une quelconque structuration sans encourir le risque de l’implosion.

Chaque partie y va de son analyse afin de le maintenir dans ce rôle infra-politique qui sied si bien à la situation : des slogans et des marches où le verbe le dispute aux couleurs, l’humour au sérieux, les hymnes patriotiques aux chants des stades, la poésie populaire aux revendications politiques froides et incisives…
L’Etat, les partis politiques et les associations en tous genres le laissent faire sous réserve d’une évolution conforme à leurs intérêts et tant que le permet la « fonction politique » dont chacun le pare. Lorsque cette limite sera atteinte, ce qui semble en partie le cas aujourd’hui avec les échéances électorales à venir, le Hirak fera l’objet de charges visant sa déstabilisation, modulées selon les circonstances du moment et les objectifs assignés à la phase. Le Hirak n’aurait-il ainsi d’autre choix que celui d’agir en subalterne pour le compte des autres, sinon disparaître ?
Cette vision mésestime grandement le mouvement populaire. Ce dernier est parfaitement conscient de l’hostilité de l’environnement dans lequel il évolue, de l’entrisme et des infiltrations dont il fait l’objet et se cherche une issue en dehors des sentiers battus et des parcours habituels. C’est cette conscience et ce choix d’une autre voie qui déterminent ses positions. Le Hirak refuse de se résoudre à composer avec des forces qu’il considère déliquescentes et maintient la pression en attendant mieux. Il se sait incontournable dans le processus de changement en cours et refuse le rôle d’appoint qu’on veut lui faire porter au risque de faire perdurer indéfiniment la crise…

Un conflit de basse intensité
Nous vivons, selon toute vraisemblance, un conflit de basse intensité. Deux pôles antagoniques nichés au cœur du système et dans le Hirak se livrent une lutte sans merci au mépris des dangers qu’ils font courir à la nation. Autour de ces deux pôles s’agglutinent des forces que l’on peut regrouper en deux grands courants qui divergent et s’opposent quant à leurs agendas et leurs objectifs. Le premier, antinational, poursuit une ambition de mise à bas de l’Etat national tel que formulé par le manifeste de Novembre, le second, patriote, tente désespérément de provoquer la chute d’un régime dévoyé en préservant l’Etat national issu de la Révolution… La tâche du courant patriotique ne s’annonce pas de tout repos d’autant que le courant antinational a gangréné les institutions de l’Etat et essaimé dans les moindres recoins de la société. D’autre part, devoir assumer la sauvegarde de l’Etat national et sa perpétuation en ces temps de globalisation fait courir le risque de se mettre à dos les grandes puissances de ce monde. Ce conflit, s’il se prolonge au-delà d’un certain seuil – ce qui n’est pas à écarter -, nous entraînera dans l’escalade non plus pacifique, mais violente. Certains signes ne trompent pas, ils sont révélateurs d’une impatience, d’une envie, celle d’en venir aux mains et d’en découdre. Des slogans violents, des violences physiques, des arrestations, des allégations de torture, un autisme politique sans précédent, des tentatives d’internationalisation et un jusqu’au-boutisme qui donne l’effroi.

L’enlisement et l’escalade
Deux ans après le début du Hirak, l’enlisement est total. Aucun des deux pôles en concurrence n’a réussi à mettre à son avantage la trêve forcée imposée par la situation sanitaire. Les partisans du démantèlement de l’Etat national et ceux favorables à sa préservation, au niveau du pouvoir ou dans le Hirak, se retrouvent au même point qu’en 2019. Aucune avancée n’a été constatée dans un sens ou dans l’autre, lorsque l’un fait un pas en avant dans la concrétisation de son projet, l’autre résiste et s’oppose. Le retour à la légalité n’a pas donné plus de légitimité aux institutions, ni l’empêchement du 5e mandat, la fin du bouteflikisme. La corruption est toujours là en dépit de la mobilisation populaire et les Hirakistes qui appellent à la structuration du mouvement populaire sont vilipendés, traités de renégats.
Avec le retour du Hirak dans la rue après une hibernation forcée, le pouvoir remobilise ses troupes sur le terrain et fait des éléments de la Police et de la Gendarmerie nationale la clef de voûte d’une stratégie d’endiguement à deux volets. Le premier, politique, se distingue par des offres toxiques à destination des jeunes (rééchelonnement des dettes, accès aux prêts bancaires, allègement des procédures de création de partis politiques, abaissement de l’âge des candidatures aux élections locales et nationales, financement public partiel de la campagne électorale…). Le second, sécuritaire, vise à étouffer progressivement le Hirak en l’empêchant de se déployer dans les wilayas de faible ou de moyenne importance, en le poussant ensuite vers les grandes métropoles avant de lui en interdire ultérieurement l’accès. Un étranglement donc par la périphérie qui a commencé et qui trouve écho chez beaucoup de Hirakistes en butte aux problèmes de mobilisation au niveau de leurs wilayas mais aussi chez des jusqu’au-boutistes et des activistes partisans, désireux de prolonger indéfiniment la crise.
D’autre part, les dispositifs policiers sur le terrain sont devenus hermétiques et rognent chaque semaine sur les espaces habituellement occupés par les Hirakistes. Ainsi, à Alger, le 106e Hirak des étudiants, rassemblé à la place des Martyrs, s’est-il trouvé obligé de foncer dans les ruelles étroites de la Casbah pour contourner le mur infranchissable de la police… Ce qui l’a conduit à errer pendant un long moment dans les dédales de la vieille ville… A Blida, la tentative de reprise du Hirak a eu lieu à partir de la mosquée El Kawthar au lieu de la place de la Liberté, lieu traditionnel de rassemblement avant le départ. Le dispositif policier aurait, semble-t-il, été impressionnant… Il était surtout persuasif… Blida n’a plus marché depuis.
Sur les réseaux sociaux, cependant, et dans les discussions en ligne, les Hirakistes jurent de ne pas se laisser faire, de ne pas abandonner. Ils parlent ouvertement de « tass’id » (escalade). Ils ne peuvent plus se contenter du vendredi et du mardi, ils veulent un troisième jour, le samedi. Dans le virtuel, les Hirakistes sont plus que jamais déterminés à poursuivre le combat pour une Algérie nouvelle, mais dans la réalité résisteront-ils au chant des sirènes ?