L’heure est à l’inversion des perspectives. Ce ne sont pas les walis et les patrons que le pouvoir doit responsabiliser, mais les populations. C’est à l’échelle des collectivités qu’un ordre peut être établi qui puisse protéger les ressources de la société des destructions que les crises présentes et à venir vont occasionner.

PAR DERGUINI Arezki*
L’étatisation a détruit les ressorts, les nerfs de la société. La libéralisation veut achever son atomisation, elle programme l’explosion. C’est à la hauteur de la dynamique des interactions sociales que l’action publique doit se placer, qu’un ordre social fécond peut se construire, pour les mettre en cohérence et les intensifier.
Le wali n’est qu’une projection extérieure de l’autorité centrale sur les populations. Il ne peut commander qu’à des fonctionnaires qui doutent, alors que les comportements de la population obéissent à d’autres injonctions. Ce que peut commander l’autorité centrale, la limitation des interactions sociales au lieu de leur renforcement, peut protéger les structures hospitalières, mais pas la santé publique, pas la vie sociale et économique. La stabilité de la société passe par l’équilibre entre plusieurs facteurs que le meilleur modèle ne peut préconiser s’il n’est pas inscrit dans la dynamique sociale. C’est une approche systémique qu’il faut pour traiter la crise dans tous ses aspects et seule la population est en mesure de la mettre en œuvre. Ordonner n’a pas de sens si l’on ne peut pas être obéi.
C’est aux responsables locaux de se mettre à l’épreuve de leurs populations et à celles-ci de prouver leur capacité de mobilisation. Le wali ne peut mobiliser la population, il n’est pas dedans, ce qu’il peut donner ne tient plus en haleine, mais la population reste tournée vers lui plutôt que vers ses ressources collectives. Elle est en attente au lieu d’être en action. C’est vers un autre type d’incitation que les autorités centrales doivent tourner la population. Les collectivités doivent se tourner vers elles-mêmes, pour leur bien-être, elles doivent désormais valoriser leurs ressources en matière de solidarité et de compétition.
Les autorités publiques doivent favoriser l’émergence et la diffusion de comportements collectifs exemplaires. C’est une compétition des collectivités pour le meilleur qu’il faut favoriser. C’est elle qui peut accroître sa capacité de mobilisation. En prolongement du Hirak, c’est à la population d’aller à l’assaut de la vie qu’elle veut conquérir, ici et maintenant. Non pas du pouvoir central rêvé par les politiciens, mais de son pouvoir d’agir.
Ce ne sont pas les patrons que l’Etat doit responsabiliser non plus, mais toute la population. Car il faut cesser de confondre libéralisme et société de classes. Il nous faut les opposer. La réconciliation des patrons et de l’Etat est nécessaire, mais ne sera pas suffisante. L’Etat devra compter sur les riches pour se financer, mais les riches ne seront pas suffisamment riches pour le tirer de l’ornière de la crise économique et sanitaire.
Et combien de temps lui faudra-t-il pour se réconcilier des patrons qui passent aux yeux de l’opinion pour des corrompus ? Et de quelle manière pourront-ils trouver un autre fonctionnement dans la société ? Les riches doivent être remis à leur place dans la société, ils doivent prouver leur capacité de mobilisation dans la société, leur capacité à être des leaders dans l’amélioration de leurs conditions de vie. Il faut mettre fin au gouvernement par la corruption, au sacrifice des élites civiles, qui ont pour but inavoué d’engendrer une classe dominante. Il faut favoriser l’émergence de réelles élites, des élites bien enracinées par leur réussite dans la société et ses milieux.
Solliciter les P/APC en lieu et place des walis qui conjugueraient un rôle de coordinateur et d’ordonnateur, n’a pas pour visée de projeter la puissance publique à une échelle plus basse ni d’inverser une hiérarchie, mais d’interpeller les populations. Ce n’est pas donner autorité à une échelle subalterne. C’est permettre à la population de se mettre en ordre, de fonctionner de manière collective et performante. C’est lui permettre de développer la confiance en elle-même, de l’investir dans des autorités dans le but de développer sa capacité d’agir. A qui peut-on faire confiance sinon à ceux qui dans l’action feront preuve de réussite ?
Des militaires, des hauts fonctionnaires, des spécialistes ès qualités doivent se départir de leur statut haut perché et trouver leur place dans une telle mobilisation. Ils doivent partir à la conquête de la confiance sociale. Car une telle mobilisation, la production d’un ordre réel, aura besoin de leur compétence et de leur autorité. Il faut produire de la confiance entre toutes les compétences de la société, mettre bas les barrières stérilisantes qui ont été érigées entre elles. Cela est possible dans des dynamiques locales où la connaissance est mieux établie. Les collectivités peuvent s’échanger des compétences, d’autant plus facilement qu’elles se connaissent.
C’est la mobilité de ces compétences, leurs connexions, qui définiront le cercle de leur appartenance. Est public ou semi-public ce que la société peut, doit et consent à mutualiser entre plusieurs collectivités. La subsidiarité ne doit pas être ignorée. C’est au travers de ces compétences partagées que le centre retrouvera sa gravité et sa capacité d’action. Centre non plus surplombant devant recourir à un ordre sous-jacent pour tenir la population, mais centre irradiant, tenant de la société.
L’Algérie dans sa normalisation ne peut pas sortir de sa trajectoire historique de résistance malgré les parenthèses d’endormissement. Le réveil ne doit pas être violent comme à la sortie d’un cauchemar. Elle doit sortir de la trajectoire postcoloniale dans laquelle elle a été placée à l’Indépendance par l’armée française et l’armée des frontières. Le «poisson» a été sorti de son milieu, son milieu a été appauvri, il doit être rendu à son milieu et son milieu cultivé. En d’autres termes, l’Algérie doit sortir du giron français, ce qui ne signifie pas se dresser contre la France bien au contraire, mais sortir du rapport de subordination de ses intérêts à certains intérêts français. Ainsi pourra-t-elle libérer la communauté franco-algérienne du chantage, de la suspicion et de la compromission. Celle-ci pourra alors travailler pour les deux pays sans être accusée de collusion avec l’un ou avec l’autre. Ainsi pourra-t-on trouver une certaine compatibilité des intérêts dont les deux pays ont cruellement besoin aujourd’hui. Les intérêts bornés qui les dominent ne cherchent qu’à les opposer de manière dommageable comme ils les opposent à d’autres intérêts.

  • Enseignant chercheur en retraite, Faculté des Sciences économiques, Université Ferhat-Abbas, Sétif, ancien député du Front des Fforces socialistes (2012-2017), Béjaïa