Par Nadir Kadi
A l’appel de l’Union nationale des ordres des avocats, et en «solidarité» avec leurs confrères Maître Arslane Abderaouf, placé le 26 mai sous mandat de dépôt par la Cour de Tébessa, les robes noires ont bloqué, hier, plusieurs Cours de justice du pays, à Alger et Béjaïa notamment.
Les avocats qui dénoncent ainsi la décision de la justice, mais aussi l’accusation «d’appartenance à une organisation terroriste» invoquée contre leur confrère et la prise de parole publique du procureur de Tébessa, ont demandé hier sa «libération immédiate». Certains protestataires entendus au niveau de la Cour d’Alger, lieu du rassemblement des avocats, ont par ailleurs menacé d’une action de plus grande envergure en cas de «non-réponse» de la justice. «La défense est une ligne rouge», ont scandé la cinquantaine d’avocats d’Alger. «En cas de non-réponse à nos demandes légitimes, qui n’ont rien de politique, nous appellerons à des protestations quotidiennes au niveau des Cours de justice (…) et s’il le faut, nous appellerons à une manifestation nationale et à l’arrêt de toute action de justice. Il n’y a pas de justice sans défense», est-il indiqué, dans une déclaration des avocats diffusée sur les réseaux sociaux.
Le mouvement de colère a réussi, hier, à bloquer plusieurs procédures, notamment à Béjaïa où les 5 tribunaux et la Cour ont été paralysés après que des avocats aient tenu un sit-in à l’intérieur de la Cour de la ville, selon le bâtonnier Maître Driss Abderrahmane. A la Cour de Tipasa, il a été enregistré comme conséquence de la grève des avocats, le report au 14 juin du procès en appel de l’homme d’affaires Kamel Chikhi, dit «le Boucher». La même conséquence a été également signalée au Tribunal Sidi M’hamed ( Alger) où l’audition de Saïd Bouteflika par le juge d’instruction de la deuxième chambre du pôle criminel chargé des affaires de corruption a été reportée.
Le rassemblement observé par les robes noires au niveau de la Cour d’Alger a été marqué par la prise de parole de Maître Mostefa Bouchachi, qui a estimé que l’affaire de l’avocat Arslane Abderaouf «dépasse toutes les lignes rouges». Maître M. Bouchachi a déclaré que «le but est de briser la révolution pacifique (…) Le comité de défense soutiendra notre confrère Arslane, ou tout autre avocat qui subirait des pressions ou serait arrêté dans le cadre de sa mission». D’autres avocats ont, quant à eux, estimé que les revendications de leur profession étaient apolitiques. «Ce dossier n’est pas politique, ce serait une erreur de le considérer ainsi (…) Il s’agit dans les faits d’une violation des procédures, nous espérons que l’Etat prendra conscience de cette situation», déclare l’un des protestataires avant d’ajouter en substance que le placement en détention préventive d’Arslane Abderaouf était «inutile».
En ce sens, il a été rappelé que l’avocat «est connu de tous, il est membre du syndicat des avocats de Tébessa (…) et réunit toutes les garanties de sa présence le jour de l’audience». Le code de procédure, ajoute un autre avocat, «stipule que la liberté est la règle et la détention préventive l’exception», elle ne doit être prononcée que dans des cas «où les conditions du contrôle judiciaire ne sont pas remplies»
La colère des avocats a également été alimentée par la prise de parole publique du procureur général de la Cour de Tébessa, lequel en tenant une conférence de presse aurait outrepassé ses prérogatives, selon des avocats. «Comment le procureur a pu prendre la parole à propos d’une affaire en cours (…) cela est contraire à la loi et nécessiterait des poursuites», déclare en ce sens Me Bouchachi.
D’autres avocats qui ont dénoncé «une atteinte à la présomption d’innocence et une violation du secret de l’instruction», ont estimé que le procureur avait notamment commis une faute en déclarant «qu’il y avait des preuves formelles contre notre collègue (…). Or, l’accusation n’a pas le droit de parler des preuves matérielles en ce qui concerne une affaire en cours», ont-ils soutenu.
Pour rappel, l’avocat Arslane Abderaouf a été arrêté dans la journée du mercredi 26 mai dernier à Tébessa en compagnie de trois autres personnes. La chambre d’accusation de la Cour de Tébessa faisant savoir qu’ils étaient sous le coup d’une décision d’incarcération pour «adhésion au mouvement Rachad» récemment classé sur la liste des organisations terroristes.
Les charges retenues contre les quatre personnes, l’avocat ainsi que Aziz Bekakria, Redouane Hamidi et Azeddine Mansouri sont notamment l’adhésion, le soutien et le financement de Rachad, mais aussi les interviews qu’il aurait accordés et qui seraient considérés par la justice comme un soutien médiatique au profit de l’organisation terroriste. <