Le personnel soignant tous corps confondus du secteur privé et public a payé le plus lourd tribut à la pandémie de la Covid-19 avec un nombre de contamination et de décès qui a fortement augmenté durant la troisième vague, faisant des ravages dans les rangs de «l’armée blanche» en première ligne de la lutte contre la propagation du coronavirus.

Par Sihem Bounabi
En effet, en attendant les chiffres officiels du ministère de la Santé, le président du Syndicat national des praticiens de la santé publique (SNPSP), Dr Lyes Merabet, a récemment déclaré que plus de 30 000 professionnels de la santé ont été contaminés par le coronavirus depuis le début du mois de mars 2020. Ajoutant que «le personnel soignant paye un lourd tribut avec au moins 470 décès dont 320 médecins des secteurs public et privé». Il a aussi précisé que «la troisième vague a été la plus meurtrière avec le décès de 68 médecins entre le mois de juillet et le début du mois août».
Selon les spécialistes et les syndicats de la santé, ces chiffres importants sont essentiellement la conséquence de trois principaux facteurs, la forte exposition des soignants au coronavirus, le manque de moyens de protection efficaces et le faible taux de vaccination contre la Covid chez les professionnels de la santé.
Mohamed Bekkat-Berkani, président de l’Ordre national des médecins, souligne à propos de cette hausse de contamination que «le métier de médecin est un métier à risque. Quand vous êtes dans un endroit où vous n’avez que des malades Covid, vous avez beaucoup de risques d’attraper la Covid, car il y a une exposition à une charge virale qui est plus forte qu’ailleurs».
Concernant l’augmentation enregistrée durant la 3e vague parmi les professionnels de la santé, Dr Mohamed Bekkat-Berkani estime que c’est «inhérent à l’augmentation du nombre de cas de contaminations parmi la population. Il y a plus de consultations donc plus de risques de se faire contaminer». Ajoutant que «c’est aussi inhérent à la malignité du nouveau variant qui a tendance à être plus contagieux et à donner des cas plus graves dans la population générale et chez les professionnels de la santé».
De son côté, Dr Youcef Boudjellal, spécialiste en microbiologie et secrétaire général du Syndicat national des biologistes la santé publique (SNBSP), souligne également que le personnel de la santé sont les professionnels les plus touchés par la pandémie du fait même du contact permanent avec les malades qui se traduit par une forte exposition aux charges virales. Il précise à ce sujet qu’«il y a les contacts directs avec les cas confirmés à 100 % par PCR. Mais il faut ajouter les contacts lors des consultations avec les malades lambda ou les malades suspectés d’avoir été contaminés, en sachant que la plupart de ces malades ne respectent pas les mesures de prévention ne serait-ce que le port de masque», se désolant ainsi que «même si les soignants portent un masque, mais que le malade en face n’en porte pas, il y a toujours un risque de contamination».
Il indique qu’il y a un autre point important qui est le facteur psychique et physiologique. En déclarant : «Il y a beaucoup de professionnels de santé qui n’ont pas eu de congés depuis deux ans, ce qui engendre une grande fatigue physiologique et psychique et impacte sur le système immunitaire qui s’affaiblit. Les soignants sont donc plus vulnérables face à la contamination par le virus.»

Manque de moyens de protection efficaces pour les soignants
L’autre point soulevé par les professionnels de la santé et qui pourrait expliquer le nombre important de contamination, c’est le manque en nombre suffisant de moyens de protection contre la contamination à la Covid-19.
Ainsi, le président de l’Ordre national des médecins affirme que «la qualité de la protection des professionnels de la santé n’est pas suffisante», soulignant que «si au début de la pandémie les professionnels de la santé ne disposaient pas de ces moyens, aujourd’hui, même s’il y a plus de moyens, il n’y a pas suffisamment de masques FFP2, de surblouses, de toques ni de gel hydro alcoolique… pour protéger efficacement les professionnels de la santé qui sont en première ligne».
Dr Mohamed Bekkat-Berkani déclare également que le secteur privé a été complètement oublié par les services concernés, en affirmant que «dans les cabinets privés, les médecins ont été obligés de se débrouiller pour trouver des masques FFP2 et en acheter», ajoutant que «cela a été une véritable hécatombe parmi les rangs des médecins du secteur privé». Se désolant également que «les moyens de protection fournis par les autorités ne sont pas à la hauteur de la gravité de l’épidémie».
Face à cette situation, le Conseil de l’Ordre des médecins a été obligé d’acquérir un certain nombre de moyens de protection et de les mettre à la disposition des médecins privés car ils n’arrivaient pas à en trouver.
Dr Youcef Boudjellal met également en relief le manque de moyens de protection efficace pour les professionnels de la santé en expliquant que «le masque chirurgical qui est utilisé dans la majorité des hôpitaux publics est censé être changé toutes les 4 heures et les tenues de protection ont aussi une durée limitée. Mais souvent cela n’est pas respecté faute de moyens suffisants. Il y a beaucoup de médecins, notamment ceux qui assurent la garde, qui passent 24 heures avec les mêmes moyens de protection et c’est clair qu’ils seront inévitablement contaminés».
Pour sa part, Dr Mohamed Yousfi, président du Syndicat national des praticiens spécialistes de la santé publique (SNPSSP), estime à propos de la disponibilité des moyens de protection que «les gestionnaires n’assurent pas suffisamment les moyens de protection efficaces notamment les masques FFP2».
Enchaînant que «chacun doit s’assumer, je regrette mais les professionnels de la santé doivent refuser de travailler s’ils n’ont pas les moyens de protection suffisants»
Le président du SNPSSP souligne à ce sujet qu’ «il faudrait mettre les responsables et les gestionnaires devant leurs responsabilités. Certes, les professionnels de la santé sont au front pour accomplir leur mission de prendre en charge le malade, mais il faut qu’ils aient leur droit pour de bonnes conditions de travail. Les gestionnaires ont le devoir de mettre à la disposition des professionnels de la santé pour qu’ils prennent en charge le malade». Il réitère son appel à la vigilance des professionnels de la santé pour être «à cheval et ne pas travailler dans n’importe quelle condition», d’autant plus que «les déclarations du Président de la République et du gouvernement disent clairement que tous les moyens sont mis à la disposition pour que les professionnels de la santé travaillent dans les meilleures conditions. Que la tutelle assume cela et le minimum qu’ils peuvent mettre à la disposition de la santé ce sont les conditions de travail en assurant les moyens de protection. C’est une question de droit, un médecin ne doit pas travailler à mains nues»

Vaccination impérative pour le corps médical
Suite aux déclarations récentes du président du Conseil scientifique de l’Etablissement public hospitalier (EPH) de Rouiba, Pr. Kamal Djenouhat, qui a jeté un véritable pavé dans la mare, que «la réticence du personnel soignant à se faire vacciner pourrait conduire à une hausse des contaminations chez cette catégorie du fait des contacts directs et permanents avec les cas hospitalisés», l’impératif de la vaccination des professionnels de la santé et remis sur le devant de la scène.
Toutefois, certains interlocuteurs ont mis en exergue qu’au départ, les professionnels de la santé n’avaient pas tous accès au vaccin même si pour d’autres une réticence est certes constatée mais qui a nettement reculé face à la virulence de la 3e vague.
Ainsi, selon Dr Bekkat-Berkani, «la vaccination est assez récente, le médecin privé quand il se présente dans un centre de vaccination, on lui demandé de prendre un jeton et de faire la queue, ce qui n’est pas normal, car les soignants sont censés être prioritaires»
Il cite également le cas du centre de vaccination de la polyclinique des Sources où, il y a deux mois, quand des médecins se sont présentés pour se faire vacciner, ils ont été refusés, affirmant que «c’est une réalité que nous avons constaté de visu».
Le président du Conseil de l’Ordre des médecins tient à informer l’ensemble des médecins que l’Ordre a réussi à acquérir 4 000 doses de vaccin et qu’il est mis «à la disposition des collègues, qu’ils soient du secteur privé, public, ou parapublic» et que ces vaccins sont également disponibles pour les familles des médecins car il est important de faire aussi vacciner les familles des soignants.
De son côté, Dr Youcef Boudjellal déclare à propos de la vaccination du corps médical qu’«en réalité, le véritable problème c’est que beaucoup de personnel de la santé n’ont pas eu accès facilement au vaccin surtout durant la 3e vague où il y avait une forte demande de la population». Il explique également qu’ «il y a des établissements qui ont un site de vaccination avec un quota destiné au personnel de la santé qui travaille sur place mais la plupart des établissements envoie leur personnel se faire vacciner dans d’autres sites car ils n’ont pas de vaccins».
Il ajoute toutefois qu’il y a aussi beaucoup de professionnels de la santé par leur poste et leur formation médicale ou paramédicale qui préfèrent «choisir le vaccin qui est valable dans l’espace Schengen et qui attendent le vaccin AstraZenecca». Le secrétaire général du SNBSP souligne que «la vaccination des professionnels de la santé doit être prioritaire et prise en charge par la médecine du travail à travers les Directions de santé publique pour faciliter l’accès à la vaccination»
Pour sa part, Dr Mohamed Yousfi estime qu’«il y a une réticence moins importante qu’il y a deux mois mais qui est toujours perceptible de la part des professionnels de la santé, qu’ils soient médecins, infirmiers ou agents». Ajoutant qu’ «il y a eu beaucoup de cas de personnels de la santé contaminés et même décédés et qui n’étaient pas vaccinés»
Pour sa part, il considère que les professionnels de la santé ont toujours été prioritaires même lorsque les vaccins étaient en petites quantités.
Pendant des semaines, au mois d’avril et mai passés, les vaccins étaient disponibles au niveau des établissements hospitaliers et certains employés de ces établissements ne voulaient pas se faire vacciner, c’est une vérité qu’il faut dire.
Et enchaîne que depuis le mois de juin le vaccin est largement disponible et le personnel de la santé est prioritaire.
Il insiste sur le fait que depuis les deux derniers mois la vaccination est plus accessible aux professionnels de la santé des secteurs public et privé grâce notamment au nombre important de doses qui a été acquis et la multiplication des lieux de vaccination.
Dr Mohamed Yousfi conclut que «la problématique qui se pose aujourd’hui est ce qu’il ne faut pas aller vers l’obligation vaccinale pour les professionnels de la santé, comme cela s’est fait dans beaucoup de pays, «car ce sont des personnes qui sont exposées aux risques 24H/24 d’être contaminées et de contaminer leur famille et également les malade».