Plus qu’une semaine pour les premiers balbutiements du mois sacré de Ramadhan. Même si la fièvre annonciatrice de l’événement n’est pas encore visible au niveau des marchés, quelques signes nous renseignent sur les symptômes d’un mois censé être celui de la piété.

Si pour les viandes rouges, le seuil critique a déjà été atteint depuis longtemps, et comment ne le serait-il pas avec de l’ovin à
1 600 DA et l’agneau à 1 400, celles blanches jouent au yoyo, oscillant entre 260 et 320 DA le kilo. Nos propos ne se veulent aucunement mercuriales, mais plutôt une remarque sur un phénomène qui tend à s’amplifier à chaque entame du mois de jeûne. Car si les marchés de fruits et légumes n’enregistrent aucune impulsion de foule, les négociants en vaisselles se frottent les mains pour se remplir la caisse, ensuite. La raison est une ruée sur les assiettes, fourchettes, cuillères, marmites, couscoussiers, verres et… n’importe quoi, dès les senteurs encore insondables de la chorba et des boureks. Un marchand de l’avenue Belouizdad nous donne une ébauche d’exégèses. «Depuis quatre ans, mon chiffre d’affaires grossit à chaque annonce du Ramadhan. C’est à peu près 35% de mon chiffre d’affaires que je fais à quelques jours du début du jeûne, et même pendant le Ramadhan. Pour cela, je m’offre une réserve conséquente acquise à El Eulma ou El Hamiz. Mais chaque année, les demandes sont folkloriques d’une manière sidérante. Figurez-vous que l’année dernière, la tendance était aux bougies odorantes, sans parler de la vaisselle. Les explications que l’on m’a données tournent autour de f’tour à la lueur des chandelles. Cette année, il y a un rush sur les glacières et les minis barbecues. La tendance 2018 serait d’aller rompre le jeûne sur le sable des plages de Skikda. Pourquoi pas ? Ça m’arrange de vendre un maximum et de prendre des vacances par la suite.»
Les serviettes bariolées, les cure-dents sculptés, les assiettes difformes, les sucriers en cristal et les… coupes de champagne, pour ne citer que ces babioles, qui entament sérieusement le budget «ramadhanesque», sont devenus, donc, avant-coureurs du mois des bombances.
Aux questionnements sur ces inepties, nous avons trouvé des réponses chez Benlekhal Mahfoud, un amoureux de Constantine et de ses us et coutumes.
«Nos parents, pendant les années 50 et 60 du siècle dernier, faisaient des emplettes de vaisselle dès le mois de Chaâbane. Ce n’était pas fait pas pour épater le voisin du patio des maisons de Souika ou Rahbet Essouf, ni pour alimenter un ego démonstratif, mais une nécessité. A l’époque, la cuisine se faisait sur des kanouns en terre cuite ou en métal léger. Le charbon ou le bois était le seul «carburant» ces années-là. La vaisselle se composait de marmites, de jarres, et d’une flopée de récipients, toujours en terre cuite. La cuisson au charbon et au bois abimait sérieusement ces ustensiles, dont la durée de vie dépassait rarement les douze mois. C’est pour cela que nos aïeux profitaient du mois sacré pour renouveler les cuillères et fourchettes en bois, ainsi que tout le ramdam en terre cuite, sérieusement entamé. Donc, d’une pierre deux coups, on renouvelait ses ustensiles, et on fêtait le Ramadhan avec des marmites neuves pour déguster une chorba fric majestueuse. Malheureusement, ces coutumes ont été détournées de leur vocation première, et le renouvellement de la vaisselle, aujourd’hui, obéit à un geste pavlovien qui consiste à faire comme ou mieux que le voisin.»
En attendant, les échoppes de vaisselle affiche un intégral d’assortiments d’auges aussi inutiles les unes que les autres, et les prétendants se bousculent, déjà et encore, pour acquérir la soucoupe la plus… appétissante. Donc, dorénavant, c’est aussi ça le Ramadhan !