Après l’été et le rush sur les lunettes de soleil, à partir de la rentrée sociale, la tendance aux lunettes de vue prend le relais. Que ce soit sur les allées Ben Boulaïd, Rahbet Essouf ou Rahbet Ledjmel, tout Constantine se pare contre les rayons solaires nocifs, infra ou ultra, conjugués à toutes les couleurs.

De Dior à Police, en passant par Chanel et les incontournables Ray Ban, toutes les marques sont proposées sur des étals poussiéreux parfois à même le sol. Mais le commun des Constantinois sait que ces lunettes n’ont de marque que le nom car le produit chinois contrefait s’est aussi frayé un chemin dans le souk de la commercialisation des lorgnettes.

 

«Chaque année je me paye deux ou trois paires de lunettes de vue pour frimer auprès de mes copains. Pour moins de huit cents dinars, je change de montures fréquemment et ça ne grève pas trop mon budget d’étudiant», nous dira Dahmane, du haut de ses vingt-et-un printemps. Seulement, ce genre de lunettes implique beaucoup de risques aux consommateurs, comme nous le confirmera Mohamed, un opticien installé à Khroub, à une quinzaine de kilomètres de Constantine. «La profession d’opticien n’est plus ce qu’elle était depuis l’apparition des produits asiatiques, chinois essentiellement. En apparence, les montures contrefaites ressemblent aux autres et seul l’œil d’un professionnel peut faire la différence. Le plastique et le métal de ces montures est à base de déchets plastiques et ferreux recyclés dans des conditions que personne ne connaît. Ces mêmes produits peuvent provoquer chez leurs utilisateurs des allergies et des maladies de peau. De plus, et depuis quelques années, la contrefaçon a atteint le verre solaire de confort d’abord, puis le verre médical.» Notre interlocuteur nous expliquera que «pour le verre solaire, il y a un risque énorme pour l’œil qui se croira protégé contre les rayons ultraviolets alors qu’il ne l’est pas.
Les atteintes de l’œil seront irréversibles surtout au niveau de la rétine. En ce qui concerne le verre de correction, les dégâts sont aussi importants, car les verres contrefaits présentent un foyer optique décalé qui pourra détériorer l’œil en provoquant des décollements de la rétine et des astigmatismes (vision floue d’un objet : ndlr)».

Prix bas, risques élevés
Ce témoignage est assez révélateur des problèmes dans lesquels se débattent les professionnels du secteur de l’optique. Ces mêmes personnes se demandent par quel mystérieux ésotérisme tous ces produits contrefaits atterrissent en Algérie. Il est vrai que nous n’avons pas le monopole de la contrefaçon, mais ce commerce informel, qui ne représente qu’une infime partie des négoces sous d’autres cieux, s’érige en seigneur et maître chez nous. La réglementation douanière, qui veille normalement sur la santé du citoyen, surtout en ce qui concerne les denrées alimentaires, regarde ailleurs quand il s’agit de lunettes et produits dérivés. Car ce ne sont pas quelques dizaines de paires de lunettes solaires qui sont proposées mais des milliers d’articles qui s’adressent à une clientèle très diversifiée. L’exemple des lunettes pour presbyte est édifiant car les «consultations» se font sur le trottoir. Le revendeur s’improvise ophtalmologiste et opticien réunis puisqu’il «ausculte», «conseille», «propose» et vend un produit qui est censé être délivré uniquement sur prescription médicale. L’acheteur est, c’est vrai, tenté par les prix imbattables proposés. La paire de lunettes avec ses verres pour presbytie se négocie entre 150 et 300 dinars alors que le passage par l’ophtalmologiste et l’opticien coûtera au bas mot 10 000 dinars. Y a pas photo !
«Il n’y a pas de comparaison à faire, nous dira encore Mohamed de Khroub. Les opticiens s’approvisionnent chez des fournisseurs qui importent d’Italie, de France et d’Allemagne, en général. Il y a même des verres qui viennent des Etats-Unis qu’on appelle corning et qui sont un bijou de technologie de précision. Toute cette qualité, ce label, coûtent cher surtout quand on ajoute les impôts et les charges inhérentes à notre profession. Alors que ce qui est proposé sur les trottoirs n’est que de la contrefaçon très dangereuse pour la santé car ne répondant à aucun critère sanitaire».
Tout ce bazar a fait que des professionnels de l’optique baissent le rideau. C’est le cas d’un opticien de la rue Belouizdad, diplômé d’une école réputé de l’ex-RDA, de la ville d’Iena, la capitale mondiale de l’optique, qui a longtemps fait de la résistance contre les charlatans de la profession.
«J’ai abdiqué après plusieurs années de combat, car c’en était un. La concurrence déloyale a fini par avoir raison de ma détermination. Je ne parle pas uniquement des produits proposés sur les trottoirs. Il y a malheureusement des gens que je croyais du métier qui ont fini par craquer et qui s’approvisionnent aussi chez les importateurs de produits chinois. Un verre ordinaire, par exemple, se négocie chez un grossiste à hauteur de 400 dinars et l’opticien le revendra autour de 600. Le verre non traité coûte à peine 50 dinars au prix de gros et vous pouvez l’acquérir entre 200 et 250, car certains opticiens véreux alignent à-peu-près leur prix sur celui du verre traité pour ne pas éveiller les soupçons. La supercherie ne sera découverte que plusieurs mois après car le verre non traité s’opacifie en son milieu. Mais, généralement, les lésions sont déjà bien installées. Les montures contrefaites existent aussi chez les opticiens déclarés. Avec un prix coûtant qui ne dépasse pas les 400 dinars, elle est proposée à partir de 3 000, alors que ce n’est qu’une pâle imitation, dangereuse pour la santé en plus. On retrouve les mêmes ingrédients pour le verre solaire de qualité qui ne peut se négocier à moins de 5 000 dinars l’unité». Notre interlocuteur nous parlera aussi des produits de qualité existant en Algérie. «Un produit de qualité se trouve depuis quelques années à Annaba chez M. Rachi. Il est le résultat d’une firme tunisienne qui fait du surfaçage sur place et exporte son produit fini chez son représentant à la Coquette. On trouve les mêmes gages de qualité chez M. Kebbab, installé à Tizi Ouzou, qui propose du verre traité de qualité irréprochable. D’ailleurs ses différentes participations à des manifestations internationales sont autant d’atouts à faire valoir dans une profession qui est en train d’être minée par ceux qui sont censés la protéger».

Des montures (presque) à l’œil !
Côté administration, on a été ébahi de découvrir que peuvent prétendre être opticien, des artisans et des vendeurs de lunettes tel que précisé sur leur registre de commerce, alors que pour «traduire» l’ordonnance d’un ophtalmologue et délivrer des lunettes il y a un pas très important que le ministère de la Santé a laissé franchir. Ce commerce est tellement lucratif que des «opticiens» hantent désormais nos souks à la recherche de gens appâtés par des prix non concurrentiels. C’est ainsi qu’ordonnance en main nous avons sollicité les services d’un «professionnel» sur le… marché hebdomadaire Didouche-Mourad (commune distante du chef-lieu de quinze kilomètres : ndlr). Celui-ci nous proposera des lunettes, qu’on choisira sur place sur un étal poussiéreux en nylon, et des verres selon l’ordonnance, qui seront prêtes le prochain jeudi, jour de souk, pour un prix défiant toute concurrence : 750 dinars. Le secret d’une telle aubaine, nous l’avons retrouvé chez notre ami opticien à Khroub qui est tombé dans le panneau à plusieurs reprises ainsi que plusieurs de ses confrères quand des gens se présentent chez eux avec des montures de contrefaçon quémandant des verres car «ne disposant pas de ressources pour en acheter». Ce tour sera joué devant nombre d’opticiens qui participent malgré eux à des entourloupes avec des scenarios divers. Un ophtalmologiste au CHU de Constantine, qui ne veut garder l’anonymat, «pour ne pas blesser certains confrères», mettra un bémol à toutes nos inquiétudes en reconnaissant «qu’il y a effectivement des accidents liés au port de lunettes et de verres non conformes, mais qu’il ne sont pas très importants. Du moins pas au niveau de l’hôpital car pour les problèmes de correction, c’est surtout chez le privé que ça se passe. Je vous dirai aussi que le verre solaire non traité peut aussi occasionner des dégâts au niveau de l’œil, notamment une maculopathie représentée par un organe altéré. Et pour cela, il faut vraiment s’amuser à regarder directement le soleil pendant plusieurs minutes. Ce que fait rarement un sujet normalement constitué. Il ne faut pas néanmoins minimiser les risques liés à la contrefaçon qui touchent aussi bien les prothèses oculaires que sont les lunettes et les verres mais aussi le produit hospitalier». La sonnette d’alarme est encore tirée par les professionnels de l’œil dans un secteur où tout se négocie le plus souvent à…vue.