Personne n’aurait parié un kopeck que le rythme de la vaccination allait prendre un ascendant que l’on attendait plus. Ce n’est pas une opération de sensibilisation de la part du ministère de la Santé ni une remise en route des gestes barrières qui sont derrière. Ce sont les chiffres très alarmants des contaminations, battant les records du mois de novembre qui ont poussé une partie de la population qui traînait les pieds vers les centres de vaccination.

Par Hamid Bellagha
Auparavant, et dans une de ses réunions périodiques, la semaine dernière, la commission de la santé de l’APW a bien voulu communiquer que de mars 2020 jusqu’à juin 2021, la wilaya de Constantine a enregistré 5 822 cas atteints de la Covid-19 et 529 décès. Des chiffres à prendre avec des pincettes sachant que la partie immergée de l’iceberg ne prend pas en compte les malades n’ayant pas emprunté la voie administrative de la détection du virus de la Covid, passant par les statistiques des hôpitaux.
En ce qui concerne la campagne de vaccination, les chiffres glanés informellement auprès de la DSP indiquent aussi qu’au 12 juillet 2021, une première dose de vaccin a été administrée à 25 308 personnes, et seulement 9 361 ont reçu la seconde. Il faut savoir aussi que la wilaya de Constantine a reçu des milliers de doses de différents vaccins mais, pour des raisons que personne à la DSP n’a pu nous expliquer, il n’y a que 41 701 doses qui ont été injectées. La Direction de la santé et de la population, ainsi que l’hôpital Benbadis ont choisi de se recroqueviller derrière les chiffres, n’en délivrant qu’avec une grande parcimonie. Un comportement «normal» de la DSP, mais très curieux de la part de l’administration du CHU de Constantine qui avait l’habitude d’être plus diserte. Cette sécheresse concernant les chiffres affecte actuellement même les épidémiologistes et les virologues qui éprouvent les plus grandes peines à récolter des bilans, eux, qui ont été pourtant désignés pour faire des rapports et des analyses périodiques sur la situation sanitaire.
Des chiffres Top secret
«J’avais besoin des chiffres récents et officiels pour livrer mon rapport concernant la densité du variant Delta à Constantine. J’ai demandé des quantièmes à la DSP qui m’a orienté vers… le ministère de la Santé. J’ai un peu bougonné puis je me suis résolu à joindre le ministère. Et là, on m’a demandé de faire une demande officielle ! J’en tombais à la renverse. Contre mes principes, je me suis quand même exécuté. Et depuis cinq jours, j’attends toujours la réponse du ministère», nous confie, excédé, un épidémiologiste au CHU Benbadis. Pourtant, la logique voudrait que l’administration sanitaire locale donne quotidiennement les bilans concernant la pandémie, justement en cette période où les chiffres s’affolent. Une façon «de faire peur» et d’accélérer la vaccination qui peinait à s’envoler.
C’est pourquoi, nous avons préféré aller directement sur le terrain, en compagnie d’agents sanitaires et de bénévoles pour tâter le pouls de l’avancée de la «drôle de campagne», mais cette fois vaccinale et non électorale.
A l’actif de la DSP, une création de brigades mobiles se chargeant d’aller vers la population et non plus de l’attendre sur les lieux classiques de vaccination. Plusieurs entreprises étatiques et privées, ainsi que des mosquées ont été ciblées. Et là, il y a eu le déclic que personne ne soupçonnait. Les Constantinois, aussi vaccino sceptiques que le commun des Algériens, se sont peu à peu dénudés le bras pour se faire piquer. La hausse des chiffres des contaminations y a été aussi pour beaucoup, pensons-nous. En quatre jours, Constantine a enregistré plus de 400 cas, dont 71, mercredi passé, et 96 pour la journée de vendredi.
Le Dr Issam Abada, de la Société de médecine du travail, filiale de Sonelgaz, qui nous avait communiqué dans un précédent article que 80 des agents de différentes filiales se sont fait vacciner, revoit son chiffre à la hausse pour cette semaine, très content de l’adhésion d’une majorité des personnels, «surtout depuis l’arrivée du vaccin chinois de Sinovac».
Plusieurs centaines de travailleurs font désormais la queue pour se faire vacciner à la SNTF, comme à l’ADE, la radio et la télévision locales, la Cnas et la Casnos. Les brigades mobiles faisant de l’excellent travail de proximité, le bouche-à-oreille et toujours la peur de la contamination qui ne fait qu’amplifier, les travailleurs de l’entreprise Bifa, conceptrice de biscuits et différentes confiseries, située à Didouche-Mourad, ont donné le bon exemple, ouvrant la voie aux compagnies privées. Mais l’exemple le plus frappant nous vient des laboratoires de médicaments AAHP, vétérinaires, et HUPP, humains. Leur PDG, Toufik Belhadj-Mostefa n’y est pas allé par quatre chemins. «Nous comptabilisons plus de 800 travailleurs dans les deux entreprises. Il suffit qu’une poignée d’agents se fasse contaminer pour que tout s’effondre comme un château de cartes, surtout depuis l’apparition du variant Delta. Tout le personnel va être donc vacciné, en respect des règles sanitaires et de comorbidités pour chacun. Pour ceux qui ne voudront pas se protéger et protéger les autres, à commencer par moi-même, ils n’ont qu’à assumer leur choix.» Un message clair et net à l’adresse des éventuels récalcitrants.
Mais des récalcitrants, il n’y en a plus beaucoup apparemment. Dès la première semaine de juillet, il y avait à peine 2 % de la population constantinoise vaccinés, suffisamment d’eau aura coulé sous les ponts et d’injections de vaccin pour que le taux soit revu très sensiblement à la hausse. Avec l’arrivée des vaccins chinois, Sinopharm et Sinovac, et la réapparition du russe, Spoutnik V, un «choix» appréciable a été offert aux Constantinois qui étaient très susceptibles à propos de l’anglo-suédois, AstraZeneca.
Vingt-quatre centres de vaccination
Ainsi, et pour faire vacciner un maximum de personnes et faire barrage au variant Delta, qui fait des ravages et pas seulement à Constantine, plusieurs places et lieux dédiés à la vaccination ont été créés. Et le moins que l’on puisse dire, et de visu, en une semaine, les vaccinodromes ne sont plus la destination des courants d’air uniquement. D’ailleurs, toutes, à part celles de la commune Hamma Bouziane, ressemblent aux agences postales le jour des virements des pensions de retraites. Il faut prendre un numéro, très tôt le matin, patienter ou aller faire un tour en attendant son… tour. C’est ainsi que 24 centres de vaccination ont été créés à Constantine contre à peine 4 il y a une quinzaine de jours. Dix sont à l’actif au chef-lieu de wilaya, 3 à Khroub, 2 à la commune de Hamma Bouziane et 1 dans les communes d’Aïn S’mara, Ouled Rahmoune, Didouche-Mourad, Ibn Ziad, Boudjeriou, Zighoud-Youcef, Beni H’midène, Aïn Abid et Benbadis. Bref, un savant tour de la wilaya qui commence à donner de bons résultats. Malheureusement, les différents chefs de centre, diserts à souhait jusqu’à aujourd’hui, se muent en carpe impitoyable dès qu’il s’agit de donner des chiffres. «On ne peut pas vous donner de chiffres. Il faut vous adresser aux chefs des EPSP ou à la DSP. Quelques-uns nous ont communiqué des chiffres sous le manteau, mais nous avons préféré les taire, à la DSP d’assumer ses choix de rétention d’information. Nous saurons qu’une centaine de personnes sont vaccinées quotidiennement dans chaque centre de vaccination, soit quelque 2 400 par jour. Un chiffre appréciable, sachant que Constantine abrite un peu plus d’un million de personnes réparties sur ses douze communes.
Si la diversité des vaccins est soulignée, tout comme celle de centaines de personnes qui s’agglutinent dans les centres de vaccins, le comportement d’une frange de la population a de quoi faire sourire si le sujet n’était pas aussi grave.
«Chaque jour qui passe, je m’aperçois qu’il y a de plus en plus de virologues et d’épidémiologistes, nous dira le professeur Khelifa Foudil. Chaque jour, des gens me contactent sur l’opportunité de se faire vacciner, et chaque jour, il y a des réserves sur mes réponses par des personnes qui douteraient même de leur propre existence.» Et, en effet, sur le terrain où nous étions pendant plus d’une semaine, nous avons pu enregistrer des situations aussi burlesques que kafkaïennes. «Wesh aândkoum» (qu’est-ce que vous avez comme vaccins), a été l’apostrophe d’un quinquagénaire en guise de bonjour au centre de vaccination de l’avenue Boudjeriou. Après la réponse qui tarda à venir, notre quidam répondra par un «aweh», signe de désapprobation tout en tournant des talons. Sans doute voulait-il le BioNtech ou le Sanofi qui n’a pas encore été créé ?
Alerte au CHU
D’autres, dans le but de franchir les frontières européennes, ne jurent que par AstraZeneca, le seul vaccin agréé pour le passage à l’Union éponyme. «Il y a quelques jours, personne ne voulait se faire vacciner avec AstraZeneca», nous dira un médecin de l’EHP de la cité Filali. «On attend le chinois ou le russe», nous disait-on. Et, aujourd’hui, que «quatre vaccins sont présents, on redécouvre des «vertus» aux uns et des «défauts» à d’autres. Mais l’essentiel est que la vaccination a trouvé son «rythme de croisière».
Au vaccinodrome de la salle des sports Borchache, Hocine, un quinquagénaire, dépose son père âgé de 82 ans et s’en va se garer plus loin, en se dépêchant avant que son géniteur ne se fasse piquer, afin de donner au médecin ses antécédents médicaux. Il revient 15 minutes plus tard et découvre qu’une foule appréciable était déjà sur place. «Je pensais que je ne prendrai pas plus d’un quart d’heure pour me faire vacciner, comme me l’ont affirmé ceux qui l’ont fait il y a une semaine. Là, je découvre que les choses ont vraiment changé et c’est tant mieux.» Hocine et son père sont arrivés au vaccinodrome à 9H30, ils n’en repartiront qu’à 16H.
Mais, en attendant, l’afflux de malades vers les services dédiés à la Covid, aussi bien au CHU Benbadis qu’à l’hôpital El Bir, a de quoi inquiéter au plus haut point. «Nous avons crié victoire trop tôt, nous affirme le Dr Amir du CHU. Nous avons fermé tous les services Covid pour les rendre à leurs pathologies originales, mais nous avons dû en ouvrir quatre depuis une quinzaine de jours. Même si l’afflux des malades est considérable, plus d’une dizaine par jour, on maîtrise encore la situation, confortés par la disponibilité de l’oxygène et des lits de réanimation. Mais si ça continue à ce rythme, on sera très vite dans le rouge.»
Nous saurons aussi que 9 testés au PCR sur 10 sont déclarés positifs. Une situation qui pourrait rapidement devenir alarmante, donc ingérable. <