D’habitude, les affichettes apposant la disponibilité du vaccin antigrippal garnissaient les vitrines de toutes les pharmacies. Elles le restent si longtemps qu’elles jaunissent avec les mois qui passaient et que le vaccin atteigne sa date de péremption.
Cette année, avec les données sanitaires qui sont complètement chamboulées, le vaccin est arrivé non seulement en retard, mais encore, faut-il encore le trouver. Nous avons voulu en avoir le cœur net, après que des dizaines de personnes, que nous avons croisées dans différentes pharmacies, dans le désarroi, étaient à la recherche du vaccin qui, il n’y a pas si longtemps, pourrissait dans les frigos des officines, ne trouvant pas preneur. Nous avons visité 35 pharmacies et partout les réponses étaient les mêmes. Pas de vaccin !
Abdelhamid, un pharmacien à Sidi Mabrouk, nous en parle plus longuement. «Je me suis débrouillé avec le grossiste pour me procurer 8 doses. Je pensais en avoir dix fois plus, mais la distribution était vraiment parcimonieuse. Toutes les doses ont été envoyées à des membres de ma famille, et pour la clientèle, le cœur gros, je dis qu’il n’y en a pas, et c’est vrai. J’ai entendu dire que les grossistes, en plus de la quantité minime qu’il offrait, faisaient de la vente concomitante. Cela n’a pas été le cas pour moi, mais ça doit exister.»
Dans toutes les autres pharmacies que l’on a visité, c’est le même son de cloche. Le plus débrouillard d’entre les apothicaires a eu 13 doses, un exploit par ces temps de disette sanitaire.
Il faut savoir que les officines privées sont approvisionnées par les grossistes en médicaments qui, eux, se ravitaillent directement à l’institut Pasteur d’Alger. Et eux aussi se plaignent des quantités «médiocres» qu’on leur fournit. «Cela ne suffit même pas à rembourser les frais d’essence», nous dira Mostepha, un grossiste à la cité El Hayet.
Par hasard et au gré de notre pérégrination, nous avons voulu tâter le pouls des centres de santé, censés être les premiers servis en antigrippal, avec le personnel du CHU, bien sûr.
Nous avons su qu’une polyclinique, qui emploie plus d’une centaine de personnes, n’a reçu que 40 doses. Moncef Filali, médecin dans une autre polyclinique : «Nous, avec pratiquement le même nombre de personnel, nous n’en avons reçu que 12.»
Le personnel de santé commence à ruer dans les brancards, d’autant que le flou persiste quant à d’autres arrivages. Au niveau du CHU, c’est pratiquement la guerre de tranchées, chacun accusant tel responsable ou tel autre d’avoir des dizaines de doses dans son placard. Nous n’avons pas pu le vérifier, car un climat de suspicion régnait au CHU Benbadis, chacun estimant être plus prioritaire qu’un autre pour l’antigrippal de tous les désirs.
Au niveau de l’institut Pasteur de Constantine, le personnel au nombre de 8, dédié à 100 % pour les analyses des tests PCR, n’a reçu que… 8 doses. Ouf, l’honneur est (presque) sauf. Il faut savoir, là aussi, que les structures sanitaires publiques sont approvisionnées par la DSP qui se cache derrière un nombre très bas de vaccins, pour expliquer l’anarchie qui est en train de se développer. Au niveau de la direction citée plus haut, nous apprendrons, qu’effectivement, la quantité réceptionnée ne répond pas à la demande affichée cette année, mais nous apprendrons aussi, sous le sceau du plus haut secret exigé par notre interlocuteur, que «la responsable de la distribution du vaccin pour le secteur public est en congé de… maladie, atteinte par le coronavirus», croit-il savoir. Une absence qui n’a pas été suppléée, comme nous le confirmera aussi un médecin sur place.
En attendant, entre la faiblesse des quantités de vaccins, la mauvaise distribution et la bureaucratie, sans oublier que cette année ledit vaccin n’est pas remboursé, ou qu’il ne le sera que partiellement, la grippe saisonnière commence déjà à affûter ses virus. <