Un hélicoptère de l’Armée gronde au-dessus de la ville. Avec la température très basse dehors, un prolongement du sommeil aurait été souhaitable. Mais il faut que l’on prenne la température de différents bureaux de vote et celle du… Hirak.

La ville de Constantine a un air de week-end de Ramadhan. Les marchés et les commerces fonctionnent normalement, et les rues, pratiquement vides, n’enregistrent aucune circulation importante. Il est 9H.
La rue Abane-Ramdane commence quand même à se distinguer des autres artères de la ville. Une centaine de jeunes, derrière l’emblème national, scandent les slogans habituels du Hirak, «makanche intikhabet maâ el issabet». Les protestataires essayent de rallier à leur cause un maximum de badauds qui les prennent en photo. Plus loin, en entamant la descente vers Souika, les bouchers de l’avenue Mellah-Slimane vantent leurs marchandises qui, comme chaque Constantinois le sait, sont toutes issues de l’abattage clandestin. Mais il faut bien acheter quelques intestins de veau en prévision d’une bonne ousbana. Avec de la tchekhtchoukha de préférence… Mais bon, ne nous égarons pas et déjà il faut rejoindre l’école Belabed, l’ex-illustre école Arago, l’une des plus anciennes de Constantine, située au cœur de la vieille ville. La première impression, qui se révèlera vraie par la suite, et qu’il y a plus de personnels versés dans l’opération de vote que de votants. Nous en croiserons deux. Il est 10H30.
« Nous avions prévu cette absence de votants. Il faut savoir que plus de 90% des habitants de la vieille ville ont déménagé vers Ali-Mendjeli. Il ne reste plus grand monde, mais comme la plupart sont encore inscrits sur les listes de Souika, ils ne pourront pas voter à Ali-Mendjeli. En tout cas, à chaque vote, c’est vide la matinée, et les votants ne commencent à se manifester à l’école Arago qu’en début d’après-midi », nous expliquera Samir, un chef de bureau sur place.
Retour au centre-ville. Là, les contestataires du Hirak ont vu leurs rangs grossir superbement. De quelques dizaines, ils sont passés à des centaines. « Et on sera des milliers dans quelques minutes », nous dira un jeune survolté en survêtement Lacoste flambant neuf. C’est vrai que les milliers sont atteints, pas de la même ampleur que lors des vendredis, mais du monde quand même, et beaucoup de monde, toujours avec «makanche intikhabet maa el issabet». Il est 11H30.

Plus d’agents que de votants
Nous nous décidons à aller tâter le pouls du CEM Loucif, situé dans la cité éponyme. Présence policière timide, comme devant les entrées de tous les centres de vote, mais présence de votants aussi. Beaucoup de votants. Ce n’est pas un rush, mais dans toutes les salles de vote, il y a une mini-chaîne de trois à quatre personnes, une animation, ce qui contraste avec l’ambiance monastique de l’école Arago. « Il y a quand même des votants et nous n’en espérions pas tant à cette heure de la journée », nous expliquera Mohamed, un chef de bureau qui ne pourra pas nous donner de chiffres avant de les soumettre aux représentants de l’Anie. Il est midi passé. Pause déjeuner. Ou plutôt non, il nous reste un peu d’énergie pour faire un tour à un CEM du centre-ville, Ettarbia ya taalim. Le chef de centre, Hocine, nous accueille chaleureusement et ne se fera pas prier pour nous donner les chiffres en sa possession. « Il n’y a pas eu beaucoup de votants, nous avouera-t-il. Sur
1 086 inscrits, nous n’avons enregistré que 80 votants aux environs de 11H30. L’après-midi peut-être, comme d’habitude ». Il est 13H15.
Tâter le pouls des élections se révèlera un peu plus ardu, le Hirak s’étant installé toute l’après-midi au beau milieu du centre-ville, avec un renfort appréciable, rouler en voiture est devenu impossible. Il faut souligner que les protestataires ont été « silmya » jusqu’au bout et aucun votant n’a été inquiété, malgré la proximité de plusieurs centres de vote sur la route habituelle du Hirak. Il est 15H.
Nous retournons à l’école Belabed où l’espoir d’un rush des votants l’après-midi était espéré. Eh ben, non ! Walou, il n’y avait pas plus de votants en fin d’après-midi que durant la matinée. Le chef de bureau semble s’excuser de l’absence de «foule». «Charfi a déclaré que le taux de participation nationale était de 20,43 à 15H. Ici, si nous atteignons les 5% à 19H, on aura beaucoup de chance ».
Il faut dire qu’avec ses 28 000 cartes de vote nouvelles, les responsables locaux de l’Anie avaient beaucoup d’espoir quant à une participation honorable. Nous contactons un de ses membres qui relèvera, « il est juste, que la commune de Constantine affiche des résultats décevants, mais il faut voir à Ali-Mendjeli, il y a beaucoup de monde ». Il est 16H30.
Une heure plus tard on y est. C’est vrai qu’il y a beaucoup de monde autour des centres de vote, mais tout est relatif. Plus que la commune de Constantine, c’est évident, mais pas plus que la moyenne nationale, de l’aveu même des chefs de centre que l’on a croisés. Le retour vers Constantine s’avèrera des plus ardus, notamment pour aller jeter un œil au centre-ville. Avant, nous devons faire un tour à Zouaghi sur les hauteurs de Constantine, et Bellevue, mitoyenne du centre-ville. Là, il y avait du monde, plus qu’aux écoles visitées et plus qu’à Ali-Mendjeli. Il paraît même qu’au quartier de Oued El Had, la cité des frères Abbas, et selon des chiffres de radio Constantine, qu’une école a fait plus de 43% de participation à 15H. Mais les aléas du direct étant incontournables, une des envoyées spéciales s’est vu rabrouer par un jeune de la commune d’Ibn Ziad à qui elle demandait ses impressions après avoir voté. Il répondra avec un cinglant «je n’ai pas voté», suivi d’un silence gênant et d’une coupure d’antenne. Ce sont les dégâts collatéraux de « la fête électorale» promise par radio Constantine.

Le Hirak bloque la ville
Le Hirak a bloqué tous les accès de et vers le centre-ville. « Le pouvoir ne cesse de nous narguer, nous dira Amir, la trentaine. Depuis une heure de petits groupes de votants, en principe, ne cesse de nous provoquer pour que la police puisse intervenir s’il y a une réaction de notre part. Mais on ne tombera pas dans le piège ». C’est vrai qu’un groupuscule brandit des cartes de vote en direction des jeunes assis à même le macadam à la rue Abane-Ramdane, mais pour le moment, ceci est pris en toute philosophie par les protestataires. Pourvu que ça dure, et de son côté, notre interlocuteur de l’Anie nous révèle que 30,36% du corps électoral inscrit à la wilaya de Constantine ont voté, aux environs de 17H alors qu’ils étaient à-peine de 7% à 11H. Il est 18H. Au CEM Ettarbia Oua Taâlim, c’est l’heure du dernier sondage avant la fermeture des bureaux. Nous avons laissé notre voiture en plan, ne pouvant plus circuler à cause de la densité du Hirak et rejoint ledit CEM à pied. Le chef de centre, Hocine, que nous avons visité lors de notre tournée matinale est en plein « sondage » de 18H. Là aussi, et comme dans la quasi-totalité des centres de vote, il n’y a pas eu de grabuges. Tout a marché à merveille, rien n’a manqué, et le repas servi aux agents des centres de vote était succulent, riz, viande, dessert et boissons à volonté. Il ne manquait que les votants…
« A une demi-heure de la fermeture des bureaux de vote, nous avons enregistré 19,66% de votants », nous dira notre interlocuteur.
Quelques encablures plus loin, le vacarme est assourdissant. Le Hirak décuple d’énergie et de vocables hostiles aux élections. Les milliers de jeunes qui sont aux avant-postes de la contestation depuis les premières heures du vote ne semblent pas épuisés après les longues heures passées à vociférer. Les bouteilles d’eau et différentes bouffes passent de main en main avec une grande organisation qui n’était pas… organisée. Tout ce beau monde s’est déplacé vers la grande place de Dounia Tarayef. Le froid intense ne semble pas avoir affecté les protestataires qui nous assurent vouloir passer la nuit sur place. De notre côté, compte rendu oblige, nous devons nous mettre devant notre clavier pour rapporter fidèlement le déroulement du vote présidentiel, le premier sans Bouteflika depuis 1999. Les bureaux de vote ont tous baissé rideau, et le décompte des voix a déjà commencé. Il est 19H10 …