La guerre en Ukraine bouleverse la géopolitique énergétique et rebat les cartes, tant au niveau des relations entre les pays producteurs et consommateurs qu’à celui de la transition, défendue depuis des années à coups de forums et de sommets mondiaux pour lutter contre le réchauffement climatique et préserver l’équilibre environnemental mondial.

Par Kahina Sidhoum
A cause des sanctions des pays occidentaux contre la Russie et réciproquement, les prix des hydrocarbures atteignent des records. L’effet produit par cette nouvelle donne est que les pays consommateurs voient les prix de l’énergie et des carburants augmenter et perturber davantage le pouvoir d’achat déjà grevé par l’inflation de leurs populations.
Pour se soulager de leur dépendance au gaz russe, 150 milliards de m3 pour le marché européen avant le début de la guerre fin février dernier, ils s’empressent à trouver d’autres sources d’approvisionnement et à multiplier les contrats avec d’autres pays producteurs -dont l’Algérie – qui voient leur positionnement s’améliorer dans le grand jeu énergétique international.
Pour éviter des pénuries qui pourraient perturber le fonctionnement de leurs économies, ces pays consommateurs préparent leurs populations et leurs opinions à l’économie et à la sobriété énergétique. Ils se tournent aussi vers des combustibles qu’on croyait faisant partie du passé en raison de leurs fortes émissions de CO2 et de leur nuisance pour le climat et l’environnement.
Il en est ainsi du charbon qui fait son grand retour sur la scène énergétique mondiale. Des pays considérés comme engagés dans la transition énergétique et le recours aux sources énergétiques, dites propres, comme le solaire et l’éolien, recourent à la houille pour préparer la saison hivernale.
Parmi eux, l’Allemagne qui, en dépit d’un courant sociopolitique très mobilisé pour les questions d’environnement et d’écologie, a décidé de garder en activité près de 14 gigawatts de centrales à charbon. Ces usines devaient fermer dès cette année. A côté, les Pays-Bas ont, eux, donné leur aval pour un fonctionnement à plein régime des centrales utilisant cette roche noire, alors qu’elles étaient jusqu’à présent limitées à 35% de leurs capacités.
D’autres pays de l’UE, comme la France et l’Autriche, prévoient de rouvrir eux aussi sur leurs territoires respectifs une centrale à charbon, récemment mise en sommeil, tandis que l’Italie se prépare à autoriser une demi-douzaine de centrales à augmenter leur production.
Ailleurs dans le monde, d’autres pays qui ne sont pourtant pas en conflit ou en crise ouverte avec la Russie à cause de sa guerre en Ukraine, affichent la même frénésie de consommation de la roche noire. C’est le cas de la Chine et de l’Inde, deux gros producteurs mondiaux de charbon. L’Inde, qui est aussi deuxième importateur mondial de ce combustible, multiplie par cinq ses achats auprès du fournisseur russe : 15 milliards de dollars depuis l’entrée des troupes russes en Ukraine.
Au Pakistan, l’Etat cherche du financement à l’international pour sécuriser son approvisionnement en charbon qu’il utilise beaucoup pour l’électricité et l’industrie. En Afrique, dans un pays comme le Kenya, la flambée des prix des produits énergétiques pousse des populations entières à utiliser le charbon de bois avec un impact dommageable pour les surfaces forestières et l’environnement.

Le risque climatique oublié
Le résumé de cette situation globale, inattendue, est qu’elle nous éloigne des pratiques et des discours d’avant la guerre en Ukraine qui véhiculaient l’idée que le charbon est la ressource à bannir et qu’elle faisait partie d’un temps révolu. Elle nous éloigne de l’élan observé dans le monde – notamment à travers les COP et les différents sommets – en faveur du climat.
En Europe, dans un continent où le débat comme l’action en faveur des énergies vertes sont visibles, on disait qu’une centrale à charbon émet environ 1 kg équivalent de CO2 par kilowattheure produit, contre 6 grammes pour une centrale nucléaire, une dizaine de grammes pour une éolienne et un peu plus de 440 grammes pour une centrale thermique fonctionnant au gaz naturel.
Aujourd’hui, on préfère pourtant oublier quelque peu les émetteurs de gaz à effet de serre et le risque climatique pour se focaliser, non sans panique, sur la manière de se chauffer, s’éclairer l’hiver prochain et faire fonctionner l’industrie, notamment le secteur de la chimie très consommateur de gaz.
Fini le pacte vert européen ? Dans l’immédiat, les données et les indicateurs observés à travers les pratiques gouvernementales dans les pays de l’UE ne plaident pas, en effet, pour une accélération de la trajectoire climatique amorcée depuis des années. Même si tous ces pays ne sont pas logés à la même enseigne et ne font pas face aux mêmes formes et natures de dépendance énergétique, les situations d’urgence qu’elles doivent affronter les obligent à utiliser le charbon mais d’autres combustibles à ressource fossile comme le GNL.
Le choc provoqué par la guerre en Ukraine et le recours de la Russie à l’arme énergétique en contrôlant, jusqu’à la restriction, l’approvisionnement des clients européens en gaz a plus que jamais réveillé ces pays à l’urgence de «décarboner» leurs systèmes énergétiques.
Transition énergétique à moyen terme
Les investissements dans les installations d’exploitation du solaire, de l’éolien, de l’hydrothermique et de l’hydrogène vert vont s’accélérer, selon les déclarations des Etats européens utilisant aujourd’hui «à titre temporaire et exceptionnel» le charbon.
L’instabilité des marchés des énergies fossiles, les avantages comparatifs des énergies dites propres, devraient accélérer chez eux, à moyen terme, la transition énergétique. Le plan REpowerEU, présenté récemment par la Commission européenne et destiné à réduire de deux-tiers les approvisionnements européens en gaz russe avant la fin 2022, vise également un développement massif des énergies renouvelables.
A travers ce plan de 300 milliards d’euros, Bruxelles propose de passer de 40 à 45% la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique d’ici à 2030. Une perspective à méditer. <