par Dominique Loraine
« L’histoire que je vais raconter est juste une litanie que j’entonne pour ne pas entendre la peur qu’elle me susurre à l’oreille depuis des années. » Et Munir Hachemi (né de père algérien et de mère espagnole) de s’interroger sur sa position d’écrivain. « Avant de raconter mon histoire, je trouve intéressant de donner un exemple du genre littéraire que je tâcherai d’éviter. » Cet arc constitue la charpente de cet intrigant premier roman « Les Saisonniers » où s’enchevêtrent histoire sociale et politique ponctuée de méditations personnelles. Quatre étudiants espagnols, Alex, Ernest, G. et Munir, la fleur au fusil, rejoignent le sud de la France, pour un job d’été.

Ils débarquent donc enthousiastes au camping d’Aire-sur-Adour. « Le nom de cette commune est cacophonique et quasi insupportable pour quiconque possède un sens esthétique », se dit Munir, pensant faire les vendanges. Celles-ci n’auront pas lieu, une mauvaise météo ayant détruit les ceps de vigne sur pied. Sans un sou en poche, ils cherchent un boulot et débarquent à l’AST (la mal nommée Association Solidarité Travail) où ils sont mal reçus par la plantureuse Elodie : « Elle a dit beaucoup d’Espagnols venaient là, bon, des Espagnols, mais aussi des Roumains, des Marocains, des Algériens, des Portugais, et “cetera“. » « Ce jour-là nous avons appris que nous étions seulement l’»etcetera» de L’Europe ». Première embauche, première déception : « l’attrapage » des poulets de batterie qu’il faut mettre dans des cages, et ce, sans vêtement de travail adéquat ni mesure d’hygiène aucune. « La merde de poule nous arrive aux chevilles et dégage une odeur insupportable ». La seconde expérience, avec des cailles, n’est pas plus concluante : « Transbahuter des cages d’un endroit à un autre sur des chariots, les remplir et les charger dans un camion. »
Les mauvaises conditions de travail influent donc sur leurs relations, les quatre compères se bagarrent et s’attirent les foudres du responsable du camping. L’enthousiasme du début a du plomb dans l’aile et ce voyage rêvé et idéal tourne alors au cauchemar. « Nous étions ici depuis trois semaines, mais jusqu’à ce matin je ne savais rien de la véritable horreur que ce travail implique », relèvera Munir dans son journal de cet été si décevant. Leur essai suivant, dans une société de production de semences, s’avère aussi peu engageant : « Le maïs est hermaphrodite et notre mission était d’obtenir que chaque plant s’accouple seulement avec lui-même. » Un labeur harassant sous la chaleur et dans une combinaison de scaphandrier. L’atmosphère est de plus en plus irrespirable jusqu’à ces rumeurs qui circulent sur des disparitions mystérieuses d’ouvriers. Leur seul ami, Fabrice, surnommé Amigo, est lui bel et bien mort subitement sur son lieu de travail sans qu’aucune explication ne soit donnée.
Munir Hachemi dissèque avec précision les méfaits de l’agriculture intensive, l’emploi de produits toxiques et l’élevage industriel de poulets, que dicte un libéralisme effréné. En sus des conditions de travail dégradantes et dangereuses imposées par des mafias locales sans scrupules qui exploitent les travailleurs migrants.
« A présent, je me rendais compte d’une chose très étrange : on n’entendait ni grillons, ni cigales. Rien du tout. »
Grand admirateur de José-Luis Borges, Munir Hachemi parsème aussi malicieusement ses chapitres de références cinématographiques comme « Mémoires du sous-développement », film cubain de Tomás Gutiérrez Alea sorti en 1968, ou littéraires « Chronique d’une mort annoncée », du colombien Gabriel Garcia Marquez, ou « Abattoir 5 » (de l’ Américain Kurt Vonnegut Jr., tout en citant également ses auteurs de référence : Kerouac, Hemingway, Roberto Bolano2…
« Les Saisonniers », un pamphlet politique, construit tel un thriller sanglant : « Tout est couvert de sang. Ne vous fatiguez pas à chercher un sens caché, il n’y en a pas. »

  1. « Les Saisonniers » de Munir Hachemi, éd. Stock, mai 2022
  2. Roberto Bolaño, auteur chilien en exil en Espagne, mort en 2003 à l’âge de 50 ans, disait « qu’écrire était non un métier mais une activité dangereuse, politique mais aussi transcendante ».