La conférence de l’ONU sur la biodiversité, la COP 15, considérée comme la sœur jumelle de la conférence sur le climat (COP 27), s’est ouverte hier, mercredi, à Montréal, avec un défi colossal, conclure en deux semaines un accord historique, la « dernière chance» de sauver les espèces et les milieux naturels d’une destruction irréversible.

Synthèse Selma Allane
Les délégués de plus de 190 pays se retrouvent, jusqu’au 19 décembre, pour tenter de sceller un pacte décennal pour la nature et éviter ainsi une sixième extinction de masse. Mais l’issue des négociations, portant sur une vingtaine d’objectifs destinés à sauvegarder les écosystèmes d’ici 2030, reste incertaine. Hormis le Premier ministre canadien Justin Trudeau, aucun chef d’Etat ou de gouvernement n’est attendu à Montréal
Alors que le temps presse, il s’agit de concrétiser un accord d’une vingtaine d’objectifs, dont le principal vise à protéger 30% des terres et des mers. D’autres prévoient la restauration des milieux naturels, la réduction des pesticides, la lutte contre les espèces invasives ou les conditions d’une pêche et d’une agriculture durables. Le coût de la dégradation des écosystèmes est estimé à 3 000 milliards de dollars par an d’ici 2030, selon les Nations unies.
Avant l’ouverture du sommet, une dizaine de militants canadiens autochtones avaient protesté lors de celui du Premier ministre Justin Trudeau, illustrant la fièvre que suscite la crise écologique dans ces communautés. Leurs territoires abritent 80% de la biodiversité qui subsiste dans le monde.
La reconnaissance, y compris financière, de leur rôle dans l’accord final est une des questions brûlantes à régler. Pour tenter d’aboutir, trois jours de discussions préalables ont eu lieu, du 3 au 5 décembre. mais elles se sont conclues sans avancée significative -seulement cinq objectifs approuvés- alimentant une inquiétude de plus en plus vive chez les experts et les ONG.
« Ce sommet est une chance que le monde ne doit pas manquer, probablement la dernière pour les gouvernements d’inverser le cours des choses et de sauver notre précieux système de survie », a déclaré mardi Bernadette Fischler Hooper, responsable du plaidoyer au WWF. « Nous sommes dans l’ultime ligne droite, et il est temps pour chacun de faire un pas en avant, cela devient crucial », a abondé, mardi, la patronne du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), Inger Andersen, visiblement préoccupée.

Cent milliards
Mais le sommet, présidé par la Chine et déplacé au Canada en raison de la politique zéro Covid de Pékin, se déroule sans l’appui des leaders mondiaux, pourtant venus en nombre à la COP climat de Charm-el-Cheikh en novembre. Ce sont donc les ministres de l’Environnement qui seront chargés, à partir du 15 décembre, de faire aboutir les négociations.
L’ambition affichée reste de sceller un accord aussi historique que celui de Paris pour le climat en 2015. Mais certains craignent « des stratégies éventuellement délibérées pour provoquer un scénario semblable à Copenhague », où la COP Climat avait connu un échec retentissant en 2009, note l’ONG Avaaz. Pour éviter cela, les pays doivent s’accorder sur des objectifs mesurables et contrôlés, afin de ne pas répéter l’échec du cadre précédent, adopté en 2010 à Aichi, au Japon.
Les financements des pays riches vers les pays en développement seront aussi un point décisif. Une coalition du Sud a réclamé au moins 100 milliards de dollars par an pour la biodiversité, autant que pour le climat, et 700 milliards de dollars par an d’ici 2030. Certains pays souhaitent mettre en place un fonds dédié à la biodiversité, une proposition à laquelle résistent les pays riches, qui préfèrent perfectionner les canaux existants, notamment les banques publiques de développement.
La question épineuse de la biopiraterie est également source de blocages ; de nombreux pays exigent que les pays riches partagent enfin les bénéfices des cosmétiques et des médicaments dérivés des ressources conservées au Sud.

Les mots forts du chef de l’ONU
Mardi 6 décembre, lors d’une cérémonie à la veille de l’ouverture du sommet, le chef de l’ONU, Antonio Guterres, a eu des mots forts et puissants sur l’impact négatif de l’homme sur le milieu naturel et de l’environnement. L’humanité, a-t-il dit, est devenue une « arme d’extinction massive » de la nature que «nous traitons comme des toilettes ». « Avec notre appétit sans limite pour une croissance économique incontrôlée et inégale, l’humanité est devenue une arme d’extinction massive », a-t-il martelé lors du lever de rideau de cette conférence, qu’il voit comme « notre chance d’arrêter cette orgie de destruction ».
Depuis sa prise de fonction en 2017, Antonio Guterres, ancien Premier ministre portugais, a fait du changement climatique son cheval de bataille. Ses dénonciations enflammées lors de l’ouverture solennelle de la réunion COP15 montrent que le sort des plantes et des animaux menacés de la planète -une crise interconnectée- lui tient également à cœur. Les défis de la COP15 à relever sont considérables. Un million d’espèces sont menacées d’extinction, un tiers des terres sont gravement dégradées et les sols fertiles disparaissent, tandis que la pollution et le changement climatique accélèrent la dégradation des océans.
Les produits chimiques, les plastiques et la pollution atmosphérique étouffent la terre, l’eau et l’air, tandis que le réchauffement de la planète dû à la combustion des énergies fossiles provoque un chaos climatique -des vagues de chaleur et des feux de forêt aux sécheresses et aux inondations.

« Cacophonie du chaos »
« Aujourd’hui, nous ne sommes pas en harmonie avec la nature, au contraire, nous jouons une mélodie bien différente », une « cacophonie du chaos avec des instruments de destruction », a résumé le Secrétaire général de l’ONU. « Et en fin de compte, nous nous suicidons par procuration », a-t-il ajouté, avec des répercussions sur l’emploi, la faim, la maladie et la mort. Les pertes économiques dues à la dégradation des écosystèmes, quant à elles, sont estimées à 3 000 milliards de dollars par an à partir de 2030. Mais si le constat scientifique est peu discuté, les points de friction restent nombreux entre les membres de la Convention pour la diversité biologique (CDB) de l’ONU -195 Etats et l’Union européenne, mais sans les Etats-Unis, toutefois observateurs influents.
« Pour que l’accord de Paris réussisse, la biodiversité doit également réussir. Pour que le climat réussisse, la nature doit réussir, et c’est pourquoi nous devons les traiter ensemble », a affirmé à l’AFP la cheffe de la CDB, il y a quelques jours. Parmi la vingtaine d’objectifs en discussions, l’ambition phare, surnommée 30×30, vise à placer au moins 30% des terres et des mers du globe sous une protection juridique minimale d’ici 2030. Contre respectivement 17% et 10% dans l’accord précédent de 2010. Il sera aussi question des subventions néfastes à la pêche et à l’agriculture, de lutter contre les espèces invasives et de la réduction des pesticides.