Habiba Djahnine a encadré, du 18 au 20 août 2016, une résidence d’écriture de femmes à Alger organisée par la Fondation Friedrich Ebert. Elle était axée sur «la condition des femmes pour dénoncer et lutter, à travers l’écriture, contre les violences qui leur sont faites». Cette résidence a donné naissance, tout récemment, à un recueil de vingt textes intitulé «Ces paroles construites à force de silence», accompagné d’un CD audio où certaines des participantes ont lu leurs propres textes. Dans cet entretien, Habiba Djahnine revient sur le travail avec les participantes, les étapes de la résidence et les perspectives de son travail.


Reporters : Comment est née la résidence d’écriture ?
Habiba Djahnine : Il faut dire avant tout que la rencontre s’est faite dans un cadre bien précis. La Fondation Friedrich Ebert à travers sa coordinatrice Amina Izarouken a lancé un appel à candidature public pour recruter les participantes. Beaucoup de femmes de tout âge ont postulé. C’est Amina qui s’est occupée de sélectionner celles qui lui semblaient vouloir le plus s’engager dans une démarche d’écriture. La thématique était dès le départ imposée. Dans cette résidence d’écriture il était question de faire émerger des textes autour des violences que subissent les femmes, et ce, de divers points de vue. La rencontre avec les participantes (de 20 à 60 ans) a donc été très vite de très bonne qualité. J’ai mis en place une démarche empathique, alliant confiance, bienveillance, rigueur et assiduité.

Comment s’est déroulé le travail avec les participantes ?

J’avais 2 jours et demi de travail et il fallait faire ressortir très vite des idées de textes et aussi des récits de vie qui pouvaient s’écrire. J’ai indiqué aux participantes qu’elles pouvaient écrire, un récit, un article journalistique, un poème, une prose, une nouvelle… A vrai dire elles sont toutes venues avec une idée. Deux d’entre elles sont venues avec des ébauches de textes. Le premier tour de table a consisté à les faire parler du texte qu’elles souhaitent écrire. Avec chacune d’elles, j’ai travaillé à affiner le point de vue, à les aider à faire un choix du style, car certaines étaient venues avec plusieurs propositions. J’ai essayé de les mettre en confiance tout en leur donnant deux trois techniques d’écriture qui allient précision et simplicité pour exprimer des idées. Le premier échange étant puissant en émotion parce qu’il fallait d’abord et avant tout permettre une expression libre. Ensuite, il fallait aider à faire le tri pour en sortir le texte qui ressemble le plus à chacune.

Est-ce qu’elles ont eu du mal à se livrer ou ont-elles accepté de le faire d’emblée ?

La majorité d’entre elles n’ont pas eu du mal à se livrer. Il y a eu des larmes versées mais pas de pathos. C’était plus des larmes de colère et d’émotions liées à des paroles exprimées pour la première fois. Les personnes qui étaient là avaient des parcours de vie très différents, des consciences féministes à divers niveaux, mais toutes étaient dans une forme assumée de sororité et de solidarité. Ce qui a rendu les récits personnels plus faciles à exprimer. Le partage d’expérience de violence a été bénéfique à toutes. Souvent les victimes se sentent coupables de ce qui leur arrive, c’est un processus assez courant, mais là dans ce contexte de travail il y a eu du dépassement de soi.
Des questions posées, des douleurs exprimées, des évènements violents racontés… Un beau partage. Pour ma part, je les ai aidées à avoir confiance et à aller jusqu’au bout de leurs récits. A la fin de la première journée des ébauches de textes sont apparues et je leur ai demandé de passer la soirée et le début de matinée à écrire le premier jet. Le lendemain le résultat était étonnant, toutes avaient une proposition. Nous avons procédé à une lecture orale après avoir écouté un morceau de musique et travaillé sur la structure d’un texte et aussi sur les systèmes de narration.
A chaque lecture on retravaillait toutes ensemble le contenu en réajustant. C’était très intéressant de voir que leurs histoires personnelles étaient évoquées subtilement dans le texte.
Après cela, je leur ai demandé de retravailler chez elles les textes à la lumière des remarques et des réajustements. Elles m’ont envoyé les textes deux semaines plus tard et j’ai passé deux mois à travailler individuellement avec chacune d’elles. Il y a eu beaucoup de travail sur les textes. Je les ai guidées autant sur le style, la syntaxe que sur la construction d’une unité. Et le résultat tu le connais.

Quel était le but de la démarche ?

Le but n’était pas de sortir avec des textes littéraires, mais plutôt d’aider chacune des participantes à aller jusqu’au bout de son idée. La majorité a signé avec des pseudonymes ce que je comprends. Par ailleurs, certaines ont accepté de lire leur texte et cette oralité est pour moi précieuse parce qu’elle raconte aussi toute la sensibilité et la charge qu’il y a dans ces beaux textes. Ce que je trouve également intéressant, c’est comment chacune interroge sa condition de femme que ce soit d’un point de vue juridique, intime, personnelle, social… J’aime beaucoup parce que cela nous éloigne des slogans.

Quelles ont été les perspectives de votre travail sur cette résidence ? Pensez-vous qu’il est possible de parler d’un changement dans le combat des femmes dans ses formes et formulations ? Est-ce une problématique liée à la transmission ?

On dit souvent et ce depuis plus de 10 ans dans les milieux militants qu’il n’y a pas eu de transmission des luttes ou de l’engagement. La transmission se fait dans l’inconscient d’une société et de ses êtres. On le dit aussi dans les milieux féministes. Je n’ai jamais été d’accord avec ça. Je pense plutôt que les méthodes de lutte ont changé et que les femmes expriment autrement leur engagement pour les droits des femmes. Ce qu’il y a de nouveau, c’est que l’engagement individuel conscient accompagne l’engagement collectif. Les jeunes femmes aujourd’hui travaillent davantage à déconstruire les mécanismes d’oppression dans leurs familles ou dans leur milieu amical ou professionnel. C’est-à-dire qu’elles parlent de leur corps. Elles veulent que leur corps existe dans l’espace public, même si c’est dur et parfois violent. Elles disent comment leur corps est enfermé dans des enjeux sociétaux, de quelle façon il ne leur appartient pas, et pour qu’il leur appartienne de nouveau, il faut qu’elles se bâtent pour se débarrasser de ce carcan. Elles ont conscience qu’elles peuvent les reproduire, que l’aliénation les guette. Mais en avoir conscience est un pas énorme. Pour moi c’est une avancée et une victoire. D’une façon subtile elles posent d’une façon nouvelle les bases d’un nouveau féminisme algérien. Je pense que les textes du recueil portent pour certains cette graine.