Karim Tabbou passera encore deux semaines en prison avant de pouvoir retrouver sa liberté. Le coordinateur de l’Union démocratique et sociale (UDS), parti non agréé, a été condamné hier par le tribunal de Sidi M’hamed à une année de prison dont six mois avec sursis. Il bouclera les six mois de prison ferme, le 26 mars prochain.

A l’annonce du verdict par la juge, la salle a explosé en applaudissements des citoyens, militants et activistes venus nombreux. Dans les alentours du tribunal Abane-Ramdane, une foule nombreuse s’était rassemblée en solidarité avec Karim Tabbou, devenu par la force de son engagement et le sort qui lui a été réservé, l’une des figures les plus en vue du Hirak. Ses positions qui tranchent avec le régime en place «lui ont valu l’emprisonnement», a expliqué hier Maître Mostefa Bouchachi, du collectif d’avocats chargé de sa défense.
Les manifestants devant le tribunal ont répété durant toute la matinée, les slogans habituels du Hirak, «l’indépendance de la justice» et «libération de Tabbou». L’on pouvait, entre autres, entendre «Etat civil et non militaire», «Djazaïr Horra Dimoqratia», «Libérez les détenus» ou encore «Karim Tabbou, un homme qui ne se vend pas». En tout cas, l’ambiance était telle que les services de sécurité ont dû les disperser.

Grande solidarité citoyenne
Rappelons que Karim Tabbou avait été placé une première fois en détention provisoire à la prison de Koléa (Tipasa), le 12 septembre 2019, pour les chefs d’inculpation d’«atteinte au moral de l’Armée» et à «l’unité nationale», et pour «incitation à la violence». Après deux demandes rejetées, il finira par être remis en liberté le 25 du même mois. Mais moins de 24 heures après, il sera de nouveau arrêté et présenté, le 2 octobre, devant le juge d’instruction près le Tribunal de Sidi M’hamed qui l’a placé en détention provisoire. Lors de son procès qui a duré 16 heures, le 4 mars dernier, Tabbou a raconté devant le juge la terreur qu’il a vécue en prison suite à son isolement 20 heures/24. Une torture psychologique. Le coordinateur de l’UDS dira : «Je suis jugé en tant que chef d’un parti non agréé et non en tant que citoyen. Je refuse que je sois poursuivi en tant que militant politique par les services de sécurité sous couverture judiciaire. Ce qui fait de la justice un instrument.» L’un des avocats de la défense, Abdelghani Badi, en l’occurrence, avait fait état de «dangereux faits qui se sont produits dans la nuit du 26 septembre au centre Antar», dans ce qui convenait d’appeler «la nuit de la terreur». «Il n’y a rien de droit dans ce dossier, c’est un arbitraire, un non-droit et une violation des droits de l’Homme», avait asséné Me Badi. Malgré ça, le procureur de la République avait requis 4 ans de prison ferme assortie d’une amende de 200 000 DA.

La défense regrette et décide de faire appel
Hier, à la tombée du verdict d’un an de prison dont six mois fermes, en plus d’une amende de 50 000 DA, le collectif des avocats de la défense a exprimé ses regrets. «Tout le monde sait que Karim Tabbou est un militant politique depuis de longues années. Il n’a aucune relation avec le crime. Il a des positions politiques sur la façon de gérer le affaires publiques et la solution à la crise politique du pays et comment aller vers une véritable démocratie. Pour ses positions militantes, il a été emprisonné et on lui a fabriqué deux affaires», a déclaré Maître Mostefa Bouchachi, rappelant au passage que son client «a démontré avec des preuves, des positions et des faits historiques qu’il a toujours été pour l’unité nationale». Pour lui, Tabbou «est parmi les rares hommes politiques qui ont milité pour l’unité des Algériennes et des Algériens». Ce qui a fait que la défense «s’attendait que la justice prononce son innocence de l’accusation d’atteinte à l’unité nationale, malheureusement, il a été condamné à un an de prison dont six mois avec sursis», a déploré l’avocat. Ce qui est «positif» reste quand même le fait qu’il sera libre dans deux semaines et reviendra auprès de sa famille et ses enfants, «ainsi qu’auprès du peuple pour militer pour une Algérie libre et démocratique», a estimé Me Bouchachi, affirmant que le collectif «va faire appel» du verdict pour arracher l’innocence de Tabbou. Sur ce, il dira : «Nous sommes convaincus que s’il n’y a pas interférence de la politique et qu’il n’y a que l’application de la loi, Tabbou bénéficiera de l’innocence».
Interrogé sur l’incident largement partagé sur les réseaux sociaux selon lequel le convoi de Tabbou aurait été victime d’un accident sur le chemin de la prison de Koléa au Tribunal, l’avocat, tout en confirmant «les blessures au niveau du visage», dira que la défense n’a pas pu lui parler. «Nous confirmerons ces informations demain (aujourd’hui, ndlr) lorsqu’on lui rendra visite à la prison», a-t-il ajouté.

La classe politique dénonce «une criminalisation de l’acte politique»
La condamnation de Karim Tabbou a suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux. Au sein de la classe politique, quelques partis et militants ont dénoncé le verdict. Le premier secrétaire national du FFS l’a qualifié de «scandaleux». «Nous restons convaincus que le camarade Karim Tabbou, au même titre que les autres détenus, a été sanctionné pour son engagement au profit du changement radical du système et pour l’édification d’un Etat de droit et de liberté», a écrit Belahcel. Même son de cloche du côté du Parti des travailleurs (PT) de Louisa Hanoune. «La condamnation de Karim Tabbou confirme et jette les jalons de la criminalisation de l’acte politique», a écrit Ramdane Tazibt, député démissionnaire du parti. Enfin, pour Saïd Salhi de la LADDH, cette condamnation «s’inscrit dans la logique de répression des libertés démocratiques et de l’action politique».
Par ailleurs, il faut dire que le verdict prononcé dans l’affaire Tabbou intervient à un moment où l’opinion publique semble redouter un retour à la case départ dans le traitement réservé à tous ceux qui sont engagés dans le Hirak. La mise sous mandat de dépôt de l’activiste Samir Benlarbi et du militant Slimane Hamitouche, mardi, pour les chefs d’inculpation d’«incitation à attroupement non armé» et «atteinte à l’unité nationale», alors que leur dossier est «vide», a créé un climat de confusion et de colère. Entre temps, dans l’affaire Boumala, relaxé dernièrement, le procureur de la République du tribunal de Dar El Beïda a décidé de faire appel du verdict.