La maison d’édition Chihab a accueilli, samedi 22 février, à sa librairie de Bab El Oued, une rencontre-débat réunissant six personnalités, Amine Khan, Karima Aït Dahmane, Mahdi Boukhalfa, Rachid Sidi Boumedine, Mohamed Magani et El Yazid Dib, qui ont contribué à certains des principaux ouvrages de références traitant du Hirak, organisée comme une commémoration de «l’an I» du mouvement de protestation populaire déclenché le 22 février 2019, plus communément appelé Hirak, ce mouvement à la fois social, politique mais aussi culturel, est qualifié par les intervenants de «miracle», d’événement «inattendu», de renaissance du peuple algérien et «d’aboutissement de décennies de luttes».

L’un des points marquants de la rencontre étant ainsi de partager des souvenirs, des sentiments et plus encore, d’avis partagés, argumentés et parfois opposés. Des lectures de chercheures journalistes ou romanciers sur «un mouvement multiforme, difficile à cerner, mais qui aura tout de même fait preuve d’une longévité inattendue», souligne-t-on. La question centrale de la rencontre, au-delà de retour sur les motivations des différents ouvrages, était ainsi de s’interroger sur la réussite ou au contraire sur l’échec des missions que s’est fixé le mouvement et de de poser la question de son avenir. A propos de l’un des tout premiers titres abordant le Hirak, l’ouvrage collectif intitulé «Marcher», réalisé sous la conduite d’Amin Khan, publié par les éditions Chihab. Amin Khan a rappelé, que l’ouvrage sorti au printemps 2019 avait été réalisé «dans le feu de l’action (…) les contributeurs ont remis leurs articles en quelques jours». Enchaînant : «J’estime que le Hirak a été le résultat de décennies de luttes, déclenché par l’humiliation du 5e mandat.»

Restituer les faits à chaud pour la mémoire
L’un des principaux contributeurs à l’ouvrage collectif «Marcher», le romancier Mohamed Magani ajoute que le texte a été construit sur la volonté de ne rien laisser disparaître, «de conserver les traces des débuts et des premières marches», ajoutant que le «Hirak a aussi été une libération des émotions. J’ai vu des hommes âgés pleurer, un sens de l’humour incroyable, une autogestion du mouvement, une conscience écologique… il fallait que je restitue le maximum de choses (…) Surtout que certaines dimensions du Hirak se sont aujourd’hui estompées». Pour sa part, le journaliste Mahdi Boukhalfa, auteur de l’ouvrage «La Révolution du 22 février. De la contestation à la chute de Bouteflika», publié aux éditions Chihab, souligne que son ouvrage a été réalisé avec cette même volonté de «sauvegarder les faits» ayant conduit à la démission du Président. Il explique à ce sujet : «J’ai tenu à ce que le livre se concentre sur les événements et non sur des analyses», précisant que «je suis parti de l’idée qu’il y avait un fait extraordinaire qui se déroulait devant nous». Il affirme dans ce sillage que «nous autres journalistes, nous étions témoins d’un véritable mouvement sociologique. Il fallait rapidement publier et je me suis donné trois mois de délai. Et le soir de la démission d’Abdelaziz Bouteflika, le livre était quasiment prêt». Le mouvement populaire ayant ainsi donné lieu à plusieurs ouvrages abordant chacun un angle ou un approche différente, Karima Aït Dahmane, auteure de «Vendredire en Algérie : humours, chants et engagement», publié aux éditions El Ibriz, fera savoir samedi dernier que son texte avait pour but de rendre compte de la naissance d’une conscience populaire après l’humiliation de l’annonce du 5e mandat. Ceci en proposant une chronologie des faits et en insistant sur le caractère pacifique et la jeunesse. Elle confie à ce sujet que «vendredire, est pour moi un verbe qui pourrait très bien entrer dans le dictionnaire», précisant que «ce qui m’a intéressé et ce que j’ai voulu mettre en lumière, est cette incroyable création que nous avons vue, l’invention de mots…».

L’avenir du Hirak en débat
Rencontre ayant ainsi longuement fait le point sur la production littéraire, inspirée par le Hirak, le présent et l’avenir du mouvement de contestation ont également été au centre des débats. D’autant que plusieurs intervenants rappelleront les «tentatives d’appropriation du mouvement» ou encore «la reprise en main par le système». Toutefois, à ce sujet, El Yazid Dib, auteur de «Le soulèvement d’un peuple ou la révolution d’une génération», publié chez les éditions Dar El Houda, souligne : «J’estime qu’il y a aujourd’hui une renaissance du mouvement. J’étais à la marche de ce vendredi et malgré les tentatives de reprises, les slogans entendus montrent que le Hirak est toujours là.»
Quant au sociologue Rachid Sidi Boumediène, il partage son analyse sur le mouvement et son avenir en soulignant qu’«avant le Hirak, l’Algérie n’avait connu que des mouvements de lutte au niveau local et s’il est faux de croire que les réseaux sociaux ont fait le Hirak, ils ont néanmoins permis l’interconnexion des luttes». Ajoutant que «cela a fait comprendre à tous que nous étions un seul peuple, c’est en cela que le Hirak a été plus efficace que tous les sociologues des vingt dernières années». Le sociologue auteur du très commenté «Aux sources du Hirak», publié aux éditions Chihab, concluant, par ailleurs, sa réflexion en expliquant que la poursuite de la mobilisation était une nécessité et le moyen de pression du peuple. Rachid Sidi Boumediène affirme à ce sujet qu’«il est important de savoir qu’il s’agit d’un système organisé. Mais aussi de décrypter les mécanismes qui lui ont permis d’exister : la rente, l’instrumentalisation de la loi et la domestication des servants». Il conclut en mettant en exergue le fait qu’«aujourd’hui, il n’y a plus de rente à se partager. Le système devra se décanter, faire des choix. Mais il devra les faire en prenant en compte le Hirak et la perte de ses ressources».