La Haute-Commissaire aux Droits de l’Homme de l’ONU a réclamé hier dimanche une enquête indépendante après les violentes manifestations qui ont fait au moins 13 morts depuis vendredi et entraîné le déploiement de l’armée à Cali en Colombie.

Par Hector Velasco
L’armée colombienne, obéissant à l’ordre du président Ivan Duque, a déployé samedi un millier de soldats dans la troisième ville du pays, épicentre des manifestations antigouvernementales. Les rues de cette ville de 2,2 millions d’habitants ont été vendredi le théâtre d’affrontements entre des manifestants, des policiers et des civils armés qui ont fait au moins 13 morts dans différents incidents. Au moins huit personnes ont succombé à des tirs d’arme à feu, a indiqué la police. Un enquêteur du parquet de Cali a tiré sur la foule, tuant deux civils, avant d’être lynché par les manifestants, selon le parquet. Le Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme de l’ONU a fait état pour sa part de 14 morts depuis vendredi, et 98 autres blessés, dont 54 par armes à feu. «Il est essentiel que tous ceux qui pourraient être impliqués (dans ces violences) ayant causé des blessures ou la mort, dont des responsables officiels, fassent l’objet d’enquêtes rapides, efficaces, indépendantes, impartiales et transparentes et que des comptes soient demandés aux responsables», a déclaré la Haute-Commissaire Michelle Bachelet dans un communiqué. Ces violences interviennent un mois exactement après le soulèvement du 28 avril contre un projet de réforme fiscale, vite abandonné, porté par le président de droite Ivan Duque, qui visait à augmenter la TVA et à élargir la base de l’impôt sur le revenu. En un mois de soulèvement populaire, au moins 59 morts, dont deux policiers, ont été enregistrés dans le pays, selon un décompte officiel. Quelque 2.300 personnes ont été blessées et 123 sont portées disparues. Human Rights Watch évoque jusqu’à 63 morts. Depuis un mois, le scénario est presque toujours le même: le jour, les manifestations sont pacifiques et créatives, la nuit la rébellion se transforme en émeutes où mortiers d’artifice et cocktails Molotov se mélangent aux tirs à balles réelles. Cette révolte sans précédent secoue les grandes villes, où sont érigées des barricades et où les blocages d’axes routiers provoquent des pénuries et exaspèrent une partie de la population. Le gouvernement, malgré des médiateurs chargés de négocier avec le Comité national de grève, est incapable de désamorcer la crise qui a surtout révélé, selon les analystes, la sourde colère d’une jeunesse politisée et appauvrie par la pandémie.
«Soupape»
Plus de 1.100 soldats ont été déployés samedi pour rétablir l’ordre à Cali. Dans un décret signé vendredi soir, M. Duque a activé un dispositif de soutien militaire d’environ 7.000 hommes pour les dix départements où des barrages routiers ont été dressés. Pendant un demi-siècle, le conflit avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) a occulté une réalité devenue criante: selon la Banque mondiale, la Colombie se classe parmi les pays les plus inégalitaires en termes de revenus. L’Etat s’est concentré sur la lutte contre les guérillas – l’ELN et les dissidents des Farc – et a totalement délaissé la demande sociale. En 2019, un an après l’élection d’Ivan Duque, 42 ans, les étudiants étaient descendus dans la rue pour réclamer l’amélioration et la gratuité de l’enseignement public, des emplois, un Etat et une société plus solidaires. La pandémie a éteint la mobilisation en 2020 et a plongé les plus vulnérables dans l’indigence. La pauvreté s’est accélérée pour atteindre 42,5% des 50 millions d’habitants. L’accord de paix de 2016, qui a désarmé ce qui était autrefois la guérilla la plus puissante du continent américain, a mis fin à un conflit dépassé, loin de la nouvelle génération citadine «qui découvre la politique», explique l’universitaire Hernando Gomez Buendia, auteur du livre «Entre l’indépendance et la pandémie». Alors qu’un tiers des jeunes âgés de 14 à 28 ans ne travaillent ni n’étudient, «la Colombie est en train de devenir», selon lui, «un pays de conflits urbains». «Il existe un pan actif de la société qui a longtemps été exclu de la politique, du monde du travail et maintenant du système éducatif, et qui en a assez d’être exclu. C’est celui qui manifeste aujourd’hui dans les rues», explique Sandra Borda. L’impopularité d’Ivan Duque, qui doit quitter ses fonctions en 2022, semble jouer en faveur de la gauche, qui n’a jamais présidé le pays. L’ancien maire de Bogota et ex-guérillero Gustavo Petro est aujourd’hui en tête dans les sondages.
(Source AFP)