Réussira-t-il ? Ne réussira-t-il pas ? Plus d’un mois après son arrivée au pouvoir, le nouveau président de gauche de Colombie, Gustavo Petro, a commencé à dessiner les contours du projet de «paix totale» qu’il a promis avant son élection et qu’il veut concrétiser par «un cessez-le-feu multilatéral» impliquant aussi bien les groupes politico-militaires que les bandes criminelles organisées qui continuent de nourrir le climat de violence qui règne dans son pays.

Synthèse Anis Remane
Dans un pays toujours plongé dans la violence après presque six décennies de conflit (malgré l’accord de paix de 2016 avec les ex-FARC marxistes), où sévissent des dizaines de groupes armés liés au juteux narcotrafic, l’objectif est une gageure. Cependant, le président Petro multiplie les initiatives et les tractations pour y parvenir.
Selon la presse colombienne, le chef de l’Etat, le premier à être issu de la gauche, ayant lui-même été guerillero au sein du M-19, un mouvement qui a déposé les armes en 1990, affiche sa volonté de négocier avec l’ELN (Armée de libération nationale, guévariste), dernière guérilla constituée comme telle encore active dans le pays, les dissidents des ex-FARC (qui rejettent l’accord de 2016), mais également de discuter avec les narcotrafiquants de leur reddition à la justice.
Jusqu’à il y a peu, «le grand public n’avait connaissance que de quelques messages et approches avec les gangs et les ex-paramilitaires narcotrafiquants», observe à ce sujet le quotidien El Tiempo. Mais avec la demande officielle la semaine dernière de Petro à son homologue vénézuélien Nicolas Maduro pour que Caracas soit l’un des garants des négociations avec l’ELN, la reprise des pourparlers avec ce groupe se précise, note ce journal. Des émissaires du chef de l’Etat colombien ont déjà rencontré ces dernières semaines à La Havane des représentants de la guérilla guévariste. Ces négociations avaient été interrompues en 2019 par le président conservateur Ivan Duque.
Samedi 17 septembre, le Commissaire à la paix Danilo Rueda -le très discret missi dominici de Petro au coeur de cet épineux dossier- a rencontré dans les montagnes du sud du pays l’une des factions les plus puissantes des dissidents des FARC (le «Premier Front» ou Bloc du sud-est) pour étudier la possibilité de négociations. «Nous avons tenu une réunion exploratoire et de rapprochement pour évaluer la possibilité d’entamer des pourparlers», selon le communiqué des deux parties.
M. Rueda, baptisé «Zorro» par un journal local, a également indiqué cette semaine que l’ex-numéro deux des FARC, Ivan Marquez, qui avait repris les armes après de 2016, a fait part au gouvernement de son intérêt de reprendre des pourparlers. M. Marquez, chef de la «secunda Marquetalia» (autre grande faction de la dissidence des FARC), souhaite lui aussi explorer les «possibilités d’un dialogue vers la paix». Au total à ce jour, ce sont 22 groupes armés ou bandes criminelles qui ont approché le gouvernement, a révélé dans un récent rapport la Fondation Indepaz.
Parmi les organisations criminelles, se trouvent notamment le redoutable Clan del Golfo, décrit comme les plus puissants narcotrafiquants du pays. Ou encore les «Spartanos» et les «Shottas», deux gangs rivaux qui ont mis en coupe réglée le grand port de Buenaventrua sur la côte Pacifique. Selon le quotidien El Tiempo, un émissaire et avocat proche de Petro a entamé des consultations dans les prisons avec des parrains et autres chefs de gangs incarcérés.
Un projet de loi sur la «paix totale» est par ailleurs en cours d’examen devant le Congrès, qui fixe notamment le cadre légal de ces futures négociations et une «politique d’Etat» pour les quatre années à venir. Enfin, le gouvernement a annoncé la tenue d’ici la fin de l’année d’une cinquantaine de «dialogues régionaux», un «exercice fondamental» en forme «d’agora» afin «d’écouter directement les citoyens». Car au final, «seuls les citoyens peuvent construire la paix», a expliqué cette semaine M. Rueda sur une TV nationale, l’une de ses rares déclarations publiques.
«C’est une dynamique simultanée de dialogue avec les hommes armés, et de dialogue avec la société», a-t-il plaidé. «Nous avons avancé de façon quasi-invisible mais considérablement» avec les acteurs de la violence, a commenté le Commissaire sur les palabres en cours, cette «phase exploratoire devant absolument se faire dans la discrétion».
«En général, il y a une disposition positive (des groupes armés) à faire partie de la paix totale», a-t-il jugé, promettant «bientôt des résultats». Les défis sont immenses, les questions innombrables: «des analystes demandent une feuille de route claire» et «les communautés sont dans l’expectative» dans les régions, souligne ainsi la presse. Pour l’ancien président Juan-Manuel Santos (2010-2018), qui négocia l’accord avec les FARC, le gouvernement doit «affiner son narratif», au risque de «beaucoup de confusion» qui pourrait susciter le «scepticisme des Colombiens. Ceci alors que la violence, à ce jour, n’a guère ralenti dans le pays. (Source AFP)