Après une première semaine où groupes de négociations et observateurs ont marqué les travaux de la COP 26 à Glasgow en Ecosse, la deuxième est caractérisée depuis hier lundi par l’entrée en piste des ministres. Ils tenteront de trouver des compromis sur les grandes orientations politiques, mais aussi sur les articles en suspens depuis trois ans du manuel d’utilisation de l’accord de Paris, notamment sur le fonctionnement des marchés carbone. Mais des militants du climat doutent déjà de la volonté des grands émetteurs d’aboutir à une déclaration finale ambitieuse.

Synthèse Anis Remane
«Si le changement climatique est une alerte rouge pour l’humanité, pourquoi tant de pays à la COP26 négocient-ils comme si c’était un simple exercice incendie?», lance Rachel Rose Jackson, de l’ONG Corporate Accountability, accusant les pays riches et pollueurs de tergiverser sur le financement des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre.
«Il y a deux vérités ici», note pour l’AFP Helen Mountford, du centre de réflexion World Resources Institute. «Nous avons fait beaucoup de progrès dans certains domaines, que nous n’aurions jamais imaginés il y a deux ans, mais en même temps, ce n’est pas assez». Qui pouvait ainsi imaginer que la Chine, puis l’Inde, s’engageraient à la neutralité carbone ? Leur objectif est toutefois plus lointain que la date de 2050 prônée par les scientifiques pour espérer limiter le réchauffement à +1,5°C par rapport à l’ère pré-industrielle, objectif le plus ambitieux de l’accord de Paris.
Avant cette COP, les engagements de réduction de CO2 des Etats pour 2030 menaient vers un réchauffement «catastrophique» de 2,7°C, au mieux 2,2°C en ajoutant les objectifs de neutralité carbone pour le milieu du siècle, selon le rapport de référence de l’ONU-Environnement. Ces estimations n’ont pas encore été mises à jour, mais selon diverses analyses préliminaires d’autres experts, si et seulement si toutes les nouvelles promesses étaient effectivement remplies, on pourrait limiter le réchauffement un peu au-dessous de +2°C, peut-être 1,8°C, selon le calcul le plus optimiste. Mais, alors que chaque dixième de degré supplémentaire entraîne son lot de nouvelles catastrophes, le plafond de +1,5°C serait toujours dépassé.
Du côté des pays les plus vulnérables, les moins responsables du réchauffement, mais qui paient déjà le prix de ses impacts ravageurs, la requête de soumettre chaque année des engagements plus ambitieux devrait rester lettre morte, selon les observateurs. «Cette première semaine est une déception, la plupart de nos préoccupations ne sont pas en train d’être prises en compte réellement», dénonce lors d’un entretien avec l’AFP Ahmadou Sebory Touré, qui préside le Groupe77+Chine rassemblant 134 pays en développement ou émergents. «Il y a une mauvaise foi des pays développés qui demandent toujours aux pays vulnérables de faire davantage», poursuit-il, mais sans mettre sur la table les fameux «100 milliards».
En 2009, les pays développés avaient promis de porter à 100 milliards de dollars par an leur aide aux pays en développement pour réduire leurs émissions et s’adapter aux impacts. Mais il manquait encore plus de 20 milliards en 2019, et le Nord espère désormais y parvenir en 2023. «Arrêtons les paroles en l’air sur l’accès aux financements», a dénoncé Lia Nicholson, négociatrice pour l’Alliance des petites Etats insulaires (Aosis), déplorant que les populations en première ligne des dérèglements climatiques «soient prises en otage d’une charité aléatoire».
«Vous êtes les premiers à souffrir et les derniers à recevoir de l’aide», a reconnu le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres lors d’une réunion à la COP des pays du Climate Vulnerable Forum (CVF). Et d’exhorter à «faire plus pour protéger les peuples vulnérables des dangers clairs et actuels du changement climatique». Et ce sont justement ces dangers «actuels» que les plus menacés veulent voir pris spécifiquement en compte. La lutte contre le réchauffement et ses effets repose sur «l’atténuation», lutte contre les émissions par exemple, et «l’adaptation», préparation à faire face aux conséquences prévisibles. Les pays vulnérables veulent y ajouter les «pertes et préjudices» qu’ils subissent déjà.

Des besoins d’aide de 300 millions de dollars par an à l’horizon 2030
Ce thème est bien mentionné dans l’accord de Paris et un «mécanisme international» existe même sur la question, mais les pays riches rechignent à ce qu’il soit sur la table en tant que tel. «C’est principalement la crainte voire la paranoïa sur les questions de responsabilité et de compensations» possibles explique à l’AFP Yamine Dagnet, du groupe de réflexion World Resources Institute. «Mais il ne s’agit pas de ça, il s’agit de ce qui va se passer quand ces petites îles vont disparaître». Le thème a bien été mentionné dans une déclaration pré-COP de la «coalition de la haute ambition», qui réunit «petits» et «grands» pays. Mais les riches veulent en faire une partie du volet «adaptation» du financement. Volet qui n’atteint pour l’instant que le quart des sommes débloquées, conte 75% pour l’atténuation, alors que l’ONU comme les pays pauvres réclament au moins la parité. D’autant que les besoins estimés d’aide aux plus vulnérables sont de «300 milliards par an à horizon 2030» selon M. Guterres. Et que c’est précisément «l’échec à financer l’adaptation qui s’est transformé en pertes et préjudices», souligne Abul Kalam Azad, émissaire de la présidence bangladaise du CVF. «Il faut un financement additionnel et séparé de l’objectif annuel» (de 100 milliards) pour les pertes et préjudices insiste de son côté Aiyaz Sayed-Khaiyum, ministre de l’Economie et du changement climatique des îles Fidji. Et un financement qui n’ajoute pas à la charge de la dette des pays concernés, insiste-t-il : «Nous faire payer des intérêts sur de l’argent destiné à augmenter notre résilience serait cruel. Comme nous faire payer la mafia des énergies fossiles responsable de la terreur que nous inflige cette crise». Un allègement de dettes contre des investissements d’adaptation est d’ailleurs une des solutions évoquées.
L’Alliance des petits Etats insulaires (AOSIS) insiste elle aussi en tirant le bilan de la première semaine de la COP pour que les «pertes et préjudices» figurent dans le «bilan mondial (des financements), dès à présent et avec des objectifs quantifiés». De nombreuses ONG militent également dans ce sens, à l’image de la coalition Climate action network qui réclame «un plan qui réponde véritablement aux besoins des personnes sur la ligne de front de la crise climatique». Enveloppe séparée, échéancier précis ou nouveaux engagements, les plus pauvres ne veulent plus attendre sur la question, qui pourrait se transformer en point de blocage. Car «la tension est montée» dans les négociations, souligne Yamine Dagnet. Comme en témoigne le révérend James Bhagwan, de la Conférence des églises du Pacifique, pour qui tout ce débat souligne «les inégalités grossières en matière de changement climatique». «Dans le Pacifique, pertes et dommages signifie vie ou mort», souligne-t-il. La prise en compte de ce volet du financement «doit se faire dans les prochains jours. S’ils (les pays riches) n’acceptent pas, la judiciarisation sera la seule option».

L’effondrement économique menace les pays les plus vulnérables

Les pays vulnérables les plus affectés par les conséquences du réchauffement climatique pourraient voir leur PIB par habitant s’effondrer de plus de 80%, selon un rapport publié lundi à l’occasion de la COP26. Sur 65 pays étudiés (membres des groupes représentant à la COP les pays pauvres et les petites îles menacées) par l’ONG Christian Aid, la chute médiane du PIB par tête serait de 19,6% en 2050 sur la trajectoire actuelle de réchauffement, et de 63,9% à la fin du siècle. Si l’objectif idéal de l’accord de Paris de maintenir le réchauffement à +1,5°C par rapport à l’ère pré-industrielle était atteint, ces chiffres passeraient à 13,1% de chute du PIB en 2050 et 33,1% en 2100. Mais pour 6 des 10 pays les plus affectés cette baisse dépasserait 80% à la fin du siècle dans le pire des scénarios. Et 20% en 2050 dans le meilleur cas. Huit des ces dix pays sont situés en Afrique et deux en Amérique du Sud. Dans l’ordre décroissant d’impact et selon les deux scénarios (limitation du réchauffement à +1,5°C, tendance actuelle) voici les pertes qu’ils pourraient subir :
4Soudan :
2050 -22,4%/-32,4% 2100 -51,6%/-83,9%
4Mauritanie :
2050 -22,2%/-32,2% 2100 -51,5%/-83,8%
4Mali :
2050 -22,1%/-32% 2100 -51,1%/-83,6%
4Niger :
2050 -22%/-31,9% 2100 -50,7%/-83,1%
4Burkina Faso :
2050 -21%/-30,6% 2100 -49,2%/-81,8%
4Tchad :
2050 -20,6%/-30% 2100 -48,4%/-81,1%
4Djibouti :
2050 -19%/-27,8% 2100 -45,6%/-78,3%
4Suriname :
2050 -18,6%/-27,2% 2100 -44,6%/-77,4%
4Guyana :
2050 -16,4%/-24,2% 2100 -40,2%/-72,4%
4Guinée :
2050 -15,9%/-23,5% 2100 -39,7%/-72,1%

«Ces pertes économiques pharamineuses soulignent le besoin urgent d’un mécanisme pour répondre aux questions de pertes et préjudices (…) Les dirigeants des pays riches ne peuvent plus traîner des pieds sur cette question à la COP26», écrit Christian Aid en introduction à ce rapport. L’évaluation a été réalisée sur la base d’un modèle économétrique mettant en relation croissance et augmentation des températures, utilisé dans de précédentes études publiées par la prestigieuse revue Nature. n