Le président de la République Abdelaziz Bouteflika a décerné au réalisateur Costa Gavras la médaille de l’Ordre du mérite national «Athir», en hommage à son parcours. Une haute distinction de l’Algérie qui avait également été remise, il y a quelques jours, au prix Nobel de littérature 2012, l’écrivain chinois Mo Yan, dont le pays est l’invité d’honneur de la 23e édition du Salon international du livre d’Alger (Sila) qui se poursuit jusqu’au 10 novembre prochain.

Le cinéaste français d’origine grecque  Costa Gavras a été décoré, samedi dernier, par le président du Conseil de la nation, Abdelkader Bensalah, de la médaille de l’Ordre du mérite national «Athir», que lui a décernée le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, en hommage à son parcours. Cette distinction a été décernée, et ce, à l’occasion du 64e anniversaire du déclenchement de la guerre de Libération nationale, à Costa Gavras, auteur du film «Z», ayant remporté au nom de l’Algérie l’Oscar du meilleur film étranger en 1969.
Le ministre de la Culture, Azeddine Mihoubi a déclaré que la distinction de M. Gavras se veut «une reconnaissance à sa contribution à porter haut l’image de l’Algérie », le qualifiant ainsi de «pilier de la culture et d’artiste engagé qui a cru en la justice des peuples opprimés». Etaient présents à cette distinction, le secrétaire général du Conseil de l’Ordre du mérite national à la présidence de la République, Mohamed Saleh Akka, le wali d’Alger, Abdelkader Zoukh, et nombre de personnalités culturelles et de cinéastes algériens. Plus tôt dans la journée, dédiée à l’hommage au grand cinéaste d’origine grecque, Costa Gavras a rencontré les visiteurs du Sila lors de la séance de vente-dédicaces de ses Mémoires. Le public a été ensuite convié à assister à la conférence animée par le célèbre réalisateur au pavillon G, où il est longuement revenu sur son parcours cinématographique et a exprimé ses remerciements à l’Algérie qui «l’a aidé dans la réalisation de ses films, à l’image de « Z » et d’autres œuvres.

Un profond amour pour l’Algérie
Costa Gavras, de son vrai nom Konstantinos Gavras, a aussi  exprimé son amour pour l’Algérie en appuyant ses propos par la liberté qu’il a eue dans ce pays à réaliser son film « Z » qu’il lui a valu de nombreux prix. L’hommage à Costa Gavras coïncidant avec le cinquantenaire du tournage du film à Alger, le réalisateur a d’emblée confié que «ma relation avec l’Algérie a commencé il y a 50 ans avec mon film Z , qui a vu le jour grâce à l’Algérie et à son ancien président Houari Boumediène. Il avait accepté que ce film soit entièrement tourné ici. Depuis, ma relation avec ce pays n’a pas cessé». « Car ici, en Algérie, j’ai eu toutes les libertés possibles pour faire tous les films que j’ai voulus faire avec des sujets qui m’intéressaient », a-t-il ajouté.
Réalisé en 1968, le film «Z» (Il est vivant), inspiré du roman éponyme de l’écrivain grec Vassilis Vassilikos, a remporté un grand nombre de prix et distinctions, «grâce à l’Algérie», affirme le réalisateur, qui ajoute que «j’ai réalisé une quinzaine de films depuis, en France, quatre ou cinq à Hollywood, je tiens tout cela au succès de Z», considérant ainsi que ce film est  une sorte de tremplin professionnel.

« Z », l’histoire d’un engagement à travers le cinéma

Le conférencier a ensuite parlé de l’adaptation du scénario de Vassilis Vasilikos, en expliquant que «quand le colonel a pris de force le pouvoir en Grèce, tout le monde a essayé, en Europe et notamment en France, de signer des pétitions et faire des sit-in devant l’ambassade grecque». « Quand j’ai eu entre les mains le roman homonyme de Vassilis Vasilikos, je me suis dit la seule chose que je pourrai faire, pour exprimer mon engagement  c’est de faire ce film », a-t-il affirmé. « J’ai commencé à travailler avec Jorge Semprun, qui est un grand écrivain espagnol, qui vivait en France. Mais, personne ne voulait financer le film, car ils pensaient que c’est un projet inutile qui ne marcherait jamais», a-t-il expliqué. Costa Gavras a relaté ensuite les circonstances qui ont mené à ce que  son film-culte voit le jour en Algérie. «Un jour, l’acteur Jack Perrin, qui avait des connaissances en Algérie, m’a demandé si ce pays pourrait servir de ville pour ce film. J’ai décidé de visiter Alger et cela correspondait parfaitement. Le scénario est ainsi parvenu à Monsieur Boumediène qui a totalement adhéré à cette idée. Il nous a ensuite facilité les choses malgré l’absence de budget.  A sa sortie, le film a reçu beaucoup de prix, notamment à Cannes et aux Oscars, où il a eu un prix grâce à l’Algérie, car la France avait refusé de l’envoyer», a-t-il poursuivi. Par ailleurs, le réalisateur s’est également confié sur la continuité de sa relation avec l’Algérie, en disant : «Je viens en Algérie dans différentes occasions pour revoir mes amis ou encore pour assister à des festivals. L’Algérie est d’une certaine manière mon troisième pays, après mon pays natal qui est la Grèce et la France qui m’a adopté après mon immigration.» Il souligne à propos de sa relation avec la France : «J’ai eu la chance d’être accepté par la France, où j’ai pu faire ce que je voulais, notamment dans le domaine du cinéma. Mais j’insiste sur le fait que mon troisième pays est pratiquement l’Algérie, et à l’époque, je me suis même marié ici. »

Une mémoire foisonnante
Lors de cette rencontre, Costa Gavras revient également  sur ses Mémoires intitulés «Va où il est impossible d’aller», paru aux éditions du Seuil en France. Un livre qui foisonne d’histoires, d’anecdotes, de récits et de détails sur l’état du monde. «C’est un récit sur l’arrivée d’un émigré en France, en 1955. Il a quitté son pays parce qu’il n’avait aucune perspective d’avenir. C’était la guerre à cette époque et le pays était en pleine crise sociale et politique», a-t-il noté. Ajoutant qu’« à cette époque, la seule façon de pouvoir faire des études est d’aller dans un pays comme la France où les études étaient gratuites». Le réalisateur, aux multiples distinctions, souligne également à  propos de son ouvrage : «Je raconte en outre, la difficulté que j’ai rencontrée au début de mon arrivé en France et comment peut-on s’intégrer dans la société. Et puis, finalement, on y devient citoyen.» L’intervenant a également fait savoir que «la seule chose qu’on m’a dite à mon arrivée en France, vu que c’était la guerre d’Algérie, est de ne pas me mêler de cette dernière sinon, on me mettrait à la porte. Donc je me suis retrouvé contraint de rester spectateur ». Dans le même contexte, M. Gavras a avoué : «Ma génération était naturellement attirée par un nouveau régime communiste, notamment soviétique, qui était là depuis quelques années et qui promettait beaucoup de choses. Mais, par la suite, on avait compris que c’était tout à fait le contraire de ce qu’ils promettaient.»

Fidèle aux origines
Le célèbre  réalisateur et scénariste a ajouté que « j’ai fait des films au début de ma carrière qui ont très bien marché, donc cela m’a donné une grande liberté de réaliser les films dont j’avais envie. Je raconte dans mon livre comment et sur quelle idée est née chaque film. Je pense aussi que chaque projet est né d’un spectacle ou d’une émotion précise».
A l’occasion de cette rencontre avec le public du Sila 2018, Costa Gavras abordera également la genèse de son film «Mon colonel», qui revient sur la guerre de Libération nationale. «Un jeune homme, qui m’a approché me demandant si je connaissais bien l’Algérie, a voulu que je lui ouvre les portes pour qu’il puisse venir avec ce scénario. Je l’ai lu et il m’a beaucoup plus. Alors je lui ai demandé de le récrire avec mon coscénariste et que si il était d’accord, on ira en Algérie et on le réalise. Il a accepté ma proposition et c’est ainsi que le film est né  et a été entièrement réalisé en Algérie », a-t-il dit. Pour le choix de Charles Aznavour pour interpréter le rôle du père Rossi dans ce film, l’intervenant a déclaré que «le chanteur a accepté avec enthousiasme de nous suivre dans ce projet».

Restaurer la mémoire de Chahine

Parlant de ces amitiés avec les grands cinéastes, Costa Gavras a confié que «Yousef Chahine était un très grand ami, d’autant plus que sa mère avait des origines grecques. En ce moment, nous sommes en train de nous occuper de ses archives à la Cinémathèque française, car elles sont un peu abandonnées par l’Egypte». Afin de mener cette mission de sauvegarde de la mémoire cinématographique du grand cinéaste égyptien,  le conférencier confie : «Nous avons demandé à ses héritiers de nous faire  parvenir  ses archives afin de les remettre en bon état. Nous ambitionnons aussi qu’une fois restaurées, nous allons organiser une rétrospective. » «Je tiens à préciser que le jour où il y aura un endroit correct, où les archives peuvent être conservées dans son pays, on les rendra en les mettant dans de bonnes mains», a-t-il indiqué.

L’Algérie doit céder la place aux jeunes
D’autre part, le réalisateur français a fait savoir à propos de sa perception de l’Algérie, cinquante ans après son premier séjour : «J’essaye de voir l’Algérie de près en gardant ma lucidité. Je pense qu’elle se trouve dans une situation compliquée dans son ensemble. J’essaye en outre d’être amical et critique. » Avec cette vision,  le cinéaste, qui se considère comme un Algérien par le cœur, estime qu’«il faut qu’une nouvelle génération de dirigeants arrive en Algérie. Certes, l’Algérie doit beaucoup à tout ceux qui ont fait la Révolution, mais on  entre dans une nouvelle ère qui est tout à fait différente par rapport à celle qu’a vécue ma génération». Costa Gavras illustre ces propos en expliquant notamment qu’ «aujourd’hui, nous sommes dans le mondialisme et dans la révolution du numérique. Ma génération ne peut pas s’habituer à cela. Ce sont les jeunes qui peuvent manier ces nouvelles technologies et même diriger le pays pour éviter les catastrophes. Les jeunes sont les mieux placés aussi pour  trouver des solutions, et cela va de soi pour les autres pays, et même pour la Grèce ».