Afin de marquer la fin de l’année par un bonus spécial, le cinéclub Cinuvers a accueilli lors de sa rencontre hebdomadaire vendredi passé, devant une salle comble à la salle Zinet de l’Oref, le grand cinéaste algérien Merzak Allouache, venu présenter et débattre avec les cinéphiles présents de son long métrage sorti en 1982, «L’Homme qui regardait les fenêtres», précédé de la projection en avant-première du court métrage «L’autre Mouhamed Ali » d’Amine Kabbes.

 

«Je suis très heureux, d’être ici aujourd’hui et qu’il existe un cinéclub. Recréer les cinéclubs, échanger sur le fait de comment on regarde les films, comment on en parle, c’est vraiment quelque chose de fantastique. J’étais très pessimiste, là je suis très optimiste », a d’emblée déclaré Merzak Allouache, lors de l’ouverture du débat qui a suivi la projection de son long métrage, le 29 décembre passé, à la salle Zinet de l’Oref dans le cadre des rencontres hebdomadaires du cinéclub Cinuvers organisé chaque vendredi. Le cinéaste algérien, qui a marqué l’histoire du cinéma algérien avec ses œuvres dans le cultissime « Omar Getlatou », précise au sujet de l’importance de créer des espaces d’échanges avec le public de cinéphiles que «depuis plusieurs années, mon problème principal est la rencontre du public en Algérie. Parce que dans ma profession, lorsqu’on tourne des films, soit ils sont projetés dans de grands festivals, soit depuis quelques années, on fait croire que le cinéma est une projection lors d’une soirée officielle, et cela s’arrête là. Et c’est faux. Moi j’ai connu le cinéma qui était dans un environnement avec des gens qui venaient voir les films et qui critiquaient les films, des gens tout simplement qui parlaient de cinéma ».
Le cinéaste ajoute à propos des cinéclubs, qu’« il y avait une fédération de cinéclub à travers tout le pays et, aujourd’hui, on se retrouve dans une situation dans lequelle au-delà de la problématique des salles, on fait des films très chers mais qui n’ont pas de public. Présentez un film dans un cinéclub face à un public, c’est très important ». Affirmant dans ce sillage qu’ « aujourd’hui, il est important de multiplier les cinéclubs et ce genre d’initiatives. Il est important que les jeunes et les enfants aillent au cinéma, au théâtre, c’est comme cela que l’on arrivera à faire quelque chose avec cette création».
A propos du contexte de l’atmosphère sombre du film, Merzak Allouache dira : « Il y a eu un basculement, dès le début des années quatre-vingt. On dit souvent que cela a commencé avec le terrorisme mais cela a commencé bien avant. Il y avait une montée d’islamisme et les cinémas commençaient à être étiquettés d’endroits mal fréquentés. A l’époque, au début des années quatre-vingt, je réalise qu’« Alger est devenue sombre, il y a quelque choses qui se passe déjà. C’est déjà une Algérie qui était passée à autre chose. Moi je l’avais déjà ressenti et je me posais des questions sur le cinéma. Et, sincèrement, à l’époque j’étais déprimé. C’était déjà une Algérie qui était passée à autre chose entre «Omar Getlatou» qui était sorti en 1976 et qui a connu un succès populaire dans toute l’Algérie, et celui qui était sorti en 1982, il y a eu seulement 300 personnes». Le cinéaste raconte comme anecdote pour illustrer le marasme ambiant et le changement qui touchait la société algérienne, qu’alors que son film allait être présenté dans le cinéclub d’une université, on l’appelle pour lui demander de ne pas venir parce qu’il y a des étudiants qui s’étaient rassemblés pour empêcher la projection. Il souligne à ce propos : « C’était le début de la montée de l’islamisme, la société était en train de basculer. Cela m’a déprimé entièrement et c’est ce qui m’amena à quitter le pays. Un exil qui allait durer six ans. Et le comble, je reviens à Alger à la veille des évènements de 1988. » Concernant la thématique, Merzak Allouache précise que « pour moi, c’est un film de rupture, par rapport à ce que j’avais envie de faire. J’avais envie d’être un brin provocateur. Raconter mon époque, cette Algérie en mal-être. D’un point de vue esthétique, je raconte cette histoire avec des longueurs, qui ont été faites volontairement. Je me rappelle que je me bagarrais avec le monteur. Il y avait aussi ces premières cités qu’on était en train de construire, cet envahissement des carcasses de béton qui contribuaient encore plus à cette ambiance d’étouffement ». Lors des débats, le public avait mis en exergue le talent du comédien qui avait interprété le rôle du bibliothécaire, en l’occurrence le grand regretté comédien du théâtre Allel El Mouhib. Merzak confie aux présents qu’il l’avait choisi, car tout simplement il faisait partie de la commission de lecture des scénarios et il lui avait confié le rôle principal afin que le scénario du film puisse être validé. Il relate plusieurs anecdotes croustillantes des conditions de tournage faisant rire ou applaudir le public.
A propos de la redécouverte de ce film, il confie qu’ « il y a cinq ans, on m’a téléphoné du musée d’art moderne de New York. On m’a dit, voilà on passe un cycle de cinémas expérimentaux, on voudrait passer votre film. Je leur ai dit, mais je n’en ai pas. Il m’ont répondu mais si, et c’est comme cela que j’ai découvert qu’il y avait une copie au CNC français et que donc mon film existait dans les archives du cinéma français. Lors de la projection de New York, ce qui m’avait le plus impressionné à la sortie des débats, c’était les lumières de la ville ».
Il est à noter que le film relate l’histoire du bibliothécaire âgé, Monsieur Rachid, déçu et excédé par sa triste vie de fonctionnaire. Il raconte à un interlocuteur anonyme comment le destin s’est acharné sur lui et comment ses mésaventures diverses seraient dues à son chef hiérarchique, ce qui l’amena à commettre l’irréparable.