Qu’est-ce que la rumeur ? Que fait-elle quand elle enfle et se répand ? Les sciences humaines disent d’elle qu’elle est le symptôme d’un dérèglement social, la chambre d’écho des pathologies, des frayeurs et des fractures de la société ou, encore, l’auspice de la crédulité et de la déraison des foules. Elle est terrible, comme nous la montre Anis Djaad dans son dernier film «La vie d’après».

Par Nordine Azzouz
Elle circule comme un virus, agit pour détruire ses victimes et gare à sa détonation, nous dévoile-t-il encore dans ce premier long-métrage qu’il a choisi de réaliser à partir de ce thème puissant, balistique et d’une matière première à l’usage cinématographiquement infini, qu’importe le milieu ou la culture d’où il est… chargé.
Pour filmer comment nait, se colporte le racontar et le ouï-dire malfaisants, il a fallu à ce cinéaste d’une sensibilité à la fois délicate et extrême face aux réalités de son pays et de sa société plonger au centre d’une toile, dont les fils s’étirent d’un douar situé quelque part au creux d’un des monts de Mascara – on est à l’arrière-pays d’une ruralité qui s’urbanise et disparait déjà – jusqu’à la proche Mostaganem, une cité elle aussi en mutation, davantage peuplée qu’habitée, agglomération de lieux borgnes et de vénus populaires nocturnes et retorses. Tout près, un de ces taudis, chancre incurable et rongeur d’humanité, mais réservoir de résistances incroyables et d’impénétrabilité de ceux qui s’y entassent aux malheurs de la vie. Non loin, quelque chose qui ressemble à du village de plaisance sur un bord de mer bétonné et délabré du littoral mostaganémois.
Le douar est l’endroit d’où prennent le feu le ragot et les commérages qui vont cibler l’héroïne du film Hadjer (un rôle bien joué par Lydia Larini qu’on a déjà aperçu récemment dans «Abou Leila» d’Amine Sidi-Boumediene) et son jeune fils Djamil (Ahmed Belmoumane). Ils sont tous les deux proscrits après qu’on ait à tort accusé la mère de s’être «lâchée» dans le bureau du municipal où elle est employée. La ville et le bidonville sont le théâtre de la fuite et de la proscription des deux malheureux, scène de leur expiation et topos idéal de l’informel, du précaire, du refoulé et du sordidement caché d’un monde où tout se monnaye, même de la merde. C’est là qu’ils vont pour un temps louer une masure auprès de l’«Algérois» (Mourad Khan), mi-affairiste, mi-caïd, grâce à l’entremise de Mohamed, un acolyte à la misère malhonnête, saoulard, aussi désœuvré (Samir El Hakim, parfait comédien, très crédible avec sa tête de méchante crapule) que dépendant du salaire de sa vaillante épouse (l’excellente Hadjla Khelladi). Leur itinéraire se termine au village balnéaire et dans l’abri que leur offre, réticent puis protecteur pincé pour Hadjer, un hôtelier de plage (le regretté Djemel Barek), un naufragé comme eux, mais d’un autre genre. Djamil, adolescent timoré et angoissé qui s’est fait exploiter par Mohamed et plumé par une prostituée par les venus populaires et nocturnes croisées dans son errance, n’en profitera pas. Il périra en mer après avoir tenté la traversée vers l’Espagne, ultime scène qui s’avère être la clé du film d’Anis Djaad : faire la nécropsie de la rumeur en abordant deux thèmes qu’il s’est déjà préoccupé à analyser dans ses trois précédents courts-métrages («Le hublot», «Passage à niveau» et «Le voyage de Keltoum») : la condition humaine et la condition féminine, deux facettes de la grande question sociale qu’il place au cœur de sa filmographie sous les traits apparents, mais trompeurs d’une certaine esthétique intimiste propre à lui.

Condition humaine et condition féminine
Pourquoi nécropsie ou autopsie ? Parce que la rumeur détruit et tue, conclut Anis Djaad. Elle est pratiquée à travers un récit scénaristique linéaire, sans apparentes aspérités, mais qui se révèle d’une substance et d’une ingéniosité sémiotique séduisante par la succession de signaux et de petits grains que le cinéaste aposte dès les premières scènes du film, mais dont on ne comprend le véritable sens qu’à la fin du film. Ces signaux sont, encore une fois, chronologiques et sont portés un à un par une écriture cinémato-graphique qui semble beaucoup emprunter à l’art de la photographie, d’où cette lenteur qu’on perçoit parfois à certains moments de l’histoire sans l’intérêt pour le film qui perd un peu au change en raison de la performance discutable d’Ahmed Belmoumane et du rôle surjoué par Mourad Khan (en particulier dans la scène de l’ivresse). L’ingéniosité en question est de démontrer que le bannissement de Hadjer et de son fils était inéluctablement programmée. La dame est veuve d’un policier assassiné et mère d’un garçon un peu timoré, singulièrement coincé entre l’oliveraie où il travaille en journalier, la maison maternelle et le café où, comme tous les autres du village, il s’y rend pour tuer le temps. La mort devient ensuite une réalité et un présage de leur malheur dès la séquence inaugurale du film et la découverte au début d’une journée de labeur du corps d’un ouvrier qui s’est pendu à un olivier. La scène filmée en travelling de Djamel qui cingle en bordure du champ agricole pour aller nulle part est l’allégorie d’un personnage qui court à sa perte. Autre endroit prémonitoire de l’irréparable, métaphore absolue de la médisance qui ne se répare ni par les ablutions ni par la prière, le cabinet de toilettes – les WC- du domicile mortuaire du suicidé où Hadjer, qui se lave pour s’apprêter à implorer Dieu, entend des voix de femmes commérer sur sa fausse coucherie. Hormis le mari et père assassiné, l’héroïne et son jeune fils n’ont, enfin, pas de parents dans le film sauf Fatma (excellente Hadjla Khelladi). Ils sont donc hors du champ familial et social ordinaire et sont, donc, désignés comme une pâture obligée de battre en retraite pour résister au danger qui les guette.
A propos de la question sociale, l’une des forces d’Anis Djaad est de l’aborder dans «La vie d’après» à travers deux interrogations : Qu’est-ce qu’une femme seule ? Réponse : une bataille de tous les jours contre les «yeux» et le mal des autres. Hadjer a beau garder ses distances, elle a beau se couvrir, se blinder sous son manteau et son foulard, elle reste la proie du gros bras et marchand de sommeil (Mourad Khan), du voisin (Samir El Hakim) et du boucher : trois facettes d’un même personnage social pour qui la femme n’est qu’une proie sexuelle. Deuxième interrogation : qu’est-ce que la «harga» ? Réponse : pour Djamil, dont la beauté du prénom contraste violemment avec la mocheté de sa vie et de son existence, c’est faire l’appointé dans un champ agricole, le vendeur de kémia et de pois chiche dans un bar sordide, c’est le solitaire frustré sexuel qui croit trouver l’amour chez une tapineuse qui n’en a que pour son maigre argent… C’est se consumer à petit feu, se griller par les deux bouts avant de se jeter à la mer qui tue.
Pas de rédemption chez Anis Djaad ? Beaucoup lui ont reproché depuis longtemps et après «La vie d’après» d’avoir un regard noir avec un cinéma de la même couleur. Rien n’est plus aussi discutable que cette imputation. Au final, Hadjer, décidée de faire son deuil loin de son protecteur devenu son époux, revient au lieu même de la rumeur qui la jetée sur les routes pour enterrer son fils et la liquider là où elle s’est propagée. Son parcours est de combat et de dignité. Djamil qui perd la vie en mer est un avertissement à ceux qui rêvent de «brûler».