Farouk Beloufa, cinéaste marginalisé, a quitté la scène de la vie, le 9 avril courant, sur la pointe des pieds, loin de sa terre natale, loin de ses amis, isolé du monde du cinéma algérien, qu’il a pourtant marqué par son œuvre exceptionnelle « Nahla ».

Réunis pour un ultime hommage, mercredi dernier, aux Ateliers sauvages, à l’initiative de Wassila Tamzali, ses compagnons de route, à l’instar de Merzak Allouache, Yazid Khodja, Hakim Mekasser, ingénieur du son dans le film « Nahla », mais aussi des jeunes de la nouvelle génération, dont le critique de cinéma Salim Ardjoun et Khaled Benaïssa, des artistes et musiciens dont Safy Boutella, ainsi que de nombreux anonymes sont venus partager la peine de la perte d’un grand Monsieur du cinéma disparu dans l’anonymat.
Prenant la parole, Merzak Allouache, très ému, a partagé avec les présents son admiration pour le cinéaste disparu. Il était «d’une intelligence incroyable. On faisait partie de la première classe de cinéastes algériens à l’Institut du cinéma. C’était l’une des rares personnes de notre promotion maîtrisant vraiment l’histoire du cinéma. C’était aussi un grand passionné de la nouvelle vague du cinéma français. Il pouvait parler de longues heures sur le sujet». Merzak Allouache raconte, également, aux présents plusieurs anecdotes et confidences que lui avait faites Farouk Beloufa, illustrant le rapport particulier du regretté disparu au cinéma qui « était un mélange de désir et de peur ».
Apportant également son témoignage, Hakim Mekasser, qui faisait partie de l’équipe de tournage de «Nahla», raconte comment le réalisateur l’avait convaincu de le rejoindre dans cette aventure qui semblait complètement irrationnelle, à l’époque, mais qui a été l’une de ses plus belles expériences de travail dans le cinéma, tant du point de vue personnel qu’humain. Il relate ainsi plusieurs anecdotes de plateau de tournage de ce long-métrage tourné au Liban. « Farouk était très précis pour les mouvements de la caméra, le découpage technique du film était dans sa tête. Il fignolait chaque détail avec perfection dans une ambiance de travail conviviale», souligne-t-il. Hakim Mekesser ajoute que «sur le plan humain, Farouk était extraordinaire. Il était très généreux et très complice avec toute l’équipe. Exigeant, il n’élevait jamais la voix et imposait une atmosphère de travail sereine».

De «Nahla» au «Sommeil du sphnix», des décennies de marginalisation
Pour sa part, Khaled Benaïssa, abattu par la nouvelle, apporte son témoignage sur le perfectionnisme dans le travail et la générosité humaine du réalisateur disparu. Il aborda, également, comment Farouk Beloufa a renoué avec le cinéma algérien lors de la réalisation, en 2014, du court métrage « Le sommeil du sphinx ». Il ajoute qu’«il y a certaines rencontres qui calment beaucoup et Farouk Beloufa est une rencontre qui m’a beaucoup calmé. J’ai très mal aujourd’hui. C’est un gars exceptionnel, très précis dans son travail et très calme dans ses directives et d’un grand professionnalisme ». Avec une voix témoignant d’une profonde tristesse et consternation, le critique de cinéma Samir Ardjoum confie : «Cela me fait plaisir lorsque vous parlez de Faroul Beloufa à une époque où il était très inspiré et très enthousiasme. Il maîtrisait son talent et son art. Moi, je l’ai connu à une période où il était très seul, très triste et très affaibli.» Samir Ardjoum explique que «ce qui m’a choqué, c’est que l’on apprenne sa mort, une semaine après. Cela témoigne de son isolement. Déjà à l’époque, cet isolement me faisait beaucoup de peine. Lorsqu’il avait projeté son court métrage à Béjaïa, il l’a présenté avec beaucoup d’enthousiasme, mais il y avait aussi des moments où il était très seul et avec beaucoup de moments d’absence où on le sentait ailleurs. Le jour de cette projection, je m’étais sérieusement demandé à ce moment, si cela lui faisait plaisir ou si cela lui faisait mal.» Il a conclu son intervention en interpellant les présents en ces termes : «Si vous avez des amis qui se laissent aller, faut que l’on fasse attention à eux. C’est un métier très difficile et on peut à n’importe quel moment refaire son métier à n’importe quel moment de sa carrière. J’ai gagné beaucoup de sagesse en rencontrant Farouk.»
La soirée hommage était ainsi l’occasion, de redécouvrir le long métrage « Nahla », précédé par la projection d’un documentaire, ou plutôt du Making-off de «Nahla». Dans ce documentaire, les présents ont pu revoir Farouk dans sa jeunesse, pétillant et répondant aux questions de la journaliste avec beaucoup de finesse et de maîtrise du sujet. L’émotion était d’autant plus grande que jaillissait sur grand écran tout ce talent que l’Algérie n’a pas su mettre en valeur, accentuant ce goût amer d’une carrière inachevée, brisée en plein élan.

Un destin brisé en plein élan
Décédé le 9 avril courant à Paris, la nouvelle de la mort de Farouk Beloufa n’a été connue que le 17 grâce aux réseaux sociaux, créant un choc dans le milieu du cinéma en Algérie. Selon les infos qui circulent sur le net, la famille du réalisateur a choisi de ne pas rendre publique sa mort pour «protester contre la politique de l’oubli qu’a subi Farouk Beloufa durant les dernières années de sa carrière». Malade depuis quelques années, le cinéaste avait un problème cardiaque qui l’empêchait de voyager par avion et d’assister aux festivals où il était invité.
Né en 1947 à Oued Fodda, Farouk Beloufa fait partie de la première génération de cinéastes algériens après l’Indépendance. Il a fait partie de la première classe qui a étudié le cinéma à l’Institut national du cinéma (INC), -cette école de cinéma algérienne si rapidement disparue- avant d’être diplômé de l’IDHEC, à Paris. Il suit également des cours à l’Ecole pratique des Hautes Etudes de Paris sous la direction de Roland Barthes, et présente une thèse sur la théorie du cinéma. A son retour en Algérie, sa première production majeure, «Insurrectionnelle» (1973), est censurée. Le contenu de cette compilation de 90 minutes est remanié et produit sans signature. Il a été le premier assistant algérien de Youssef Chahine sur le film « Le retour de l’enfant prodigue » en 1976. « Nahla », produit en 1979, son unique long métrage, est l’un des rares films algériens à traiter de problèmes étrangers à l’Algérie, en l’occurrence, au Liban, en 1975, à la veille de la guerre civile. Le succès du film sera, contre toute attente, un frein pour la suite de sa carrière. Le cinéaste restera sans travail durant plus de quarante ans, jusqu’à 2015, où il réalisera son dernier film, un court métrage, «Le Silence du sphinx» avec l’AARC. Dans une interview à la revue « Africultures », Farouk Beloufa, qui avait découvert Le Caire au sein d’une équipe de tournage de Youssef Chahine, en 1976, puis le Liban, raconte l’urgence pour lui de tourner à Beyrouth. Paradoxalement, il disait mieux « respirer » dans cette ville en guerre qu’à Alger, où il se sentait « muselé, dévitalisé, cherchant [son] oxygène ».
Ce n’est qu’en 2010 que son film est enfin projeté à Beyrouth, où il retourne pour la première fois, grâce à l’association Beirut DC et à son festival. Les acteurs libanais du long-métrage découvrent « Nahla » sur grand écran, grâce à une cassette BETA fournie par l’association marseillaise Aflam, qui avait elle-même fait redécouvrir l’œuvre une année plus tôt à ses spectateurs. A une personne qui lui demandait pourquoi il n’a plus tourné, le cinéaste répond par une pirouette : « J’ai perdu la voix, comme Nahla. »
La jeune réalisatrice algérienne Sofia Djama a aussi rendu hommage au grand cinéaste de son vivant en incluant plusieurs extrais de « Nahla » dans son long métrage, primé dans plusieurs festivals. « Il m’a rassuré sur la force créatrice dont nous sommes capables, nous, Algériens, et sur notre capacité à porter un regard sur autre chose que nous-mêmes », témoigne Sofia Djama dans un quotidien français. Et d’ajouter : « Pour le monde arabe, son film est comme une image manquante. Il nous rappelle que la Révolution n’est pas un mot qui n’appartient qu’au politique et qu’elle est une urgence en chacun de nous. »
En 2013, le réalisateur Tariq Teguia avait, lui aussi, rendu hommage en programmant « Nahla » au Forum des images, à Paris, dans la foulée de la sortie de son troisième long-métrage, « Révolution Zendj », dans lequel un journaliste algérien cherche des réponses à ses questions à Beyrouth et dont l’héroïne principale porte le prénom de Nahla. Son fils Neil Beloufa reprend le flambeau en tant qu’artiste plasticien qui expose au Palais de Tokyo à Paris est dont le film «Occidental» est actuellement en salle en France.
Pour conclure, citons le cinéaste Ali Akika, qui signe une tribune dans un média en ligne où il souligne : «Quand j’ai appris la disparition du cinéaste algérien Farouk Beloufa, un vers d’un poème de Nazim Hikmet traversa mon esprit : « c’est un dur métier que l’exil » mettant en exergue le fait que « Oui, de tout temps et dans maints pays, les artistes connaissent un double exil, celui de cet arrachement à la terre qui les a vus naître auquel s’ajoute la frustration mâtiné de colère sourde de ne point réaliser leurs projets ».