Il est des poètes, comme nous l’avons écrit par ailleurs, dont le deuil ne s’achève jamais. Depuis 2008, Mahmoud Darwich repose sur une colline de Ramallah, face à Jérusalem. Il a disparu au moment où la «puissance de feu» de son lyrisme avait atteint la perfection.

Mahmoud Darwich, la voix, le champion et le héraut du martyrologue du peuple palestinien, avait de son vivant récusé les ors et les maroquins ministériels pour mener une vie de citoyen auprès des siens à Ramallah, surtout durant le siège imposé par Israël en 2002. Retour à Darwich.
Peut-on échapper à son destin, quand à 12 ans, on écrit en toute innocence à l’école de l’occupant israélien un poème dénonçant la Nakba (la catastrophe de 1948) ? Que l’on se fait tancer et menacer pour cela par un gouverneur militaire ? Au moment de sa mort, l’émotion fut grande chez ses lecteurs. Et des chefs d’Etat, des rois ont fait parvenir des messages de condoléances… Un deuil national avait été décidé par «l’Autorité palestinienne». Et la critique littéraire ne fut pas en reste, elle fut comme unanime à reconnaître que disparaissait un grand, un immense poète, chantre de la douleur du peuple palestinien, miroir de sa tragédie.

Troyen de Galilée
Articles empressés ou textes érudits, jamais autant d’hommages et de reconnaissance des quatre coins du monde n’auront été tressés et adressés à un poète du monde arabe. Le cœur de Mahmoud Darwich s’est arrêté de battre un samedi 9 août 2008 à 18h 35’ GMT, à Houston au Texas… Aux Etats-Unis, comme une métaphore ultime d’un exil imposé, quasi perpétuel, à des milliers de kilomètres de sa Galilée natale. Dans un autre entretien (Il Manifesto, du 29 mai 2007), il précisait : «Certains Palestiniens qui vivent dans des conditions difficiles demandent au poète d’être le chroniqueur des événements tragiques qui se déroulent tous les jours en Palestine. Mais la langue poétique ne peut pas être celle d’un journal ou de la télévision, elle doit même rester en marge pour observer le monde, le filtrer à travers un détail.» Et avec une modestie, il faut le relever, rare chez les poètes du monde arabe, il ajoutait : «La poésie est un gouffre. J’ai le sentiment de n’avoir rien écrit.»  Le monde s’est ému il y a dix ans. L’actualité de «Mahmoud Darwich, le troubadour de la douleur», ne s’est guère démentie durant toutes ces années.
2018 cristallise un temps fort dans la remémoration de son parcours d’homme et de poète. Un vaste hommage est rendu à sa mémoire, à travers de nombreuses initiatives commémoratives de par le monde.  Sa poésie reste encore bien vivante. Elle chante encore avec force la Palestine, cet espoir d’un Etat national, indépendant, selon les résolutions de l’ONU, devenu presque impossible…
Mais la consécration internationale de ce digne fils de Galilée ne faiblit pas. Des hommages sont organisés et sa mémoire honorée par des actes culturels : telle l’ouverture récente d’une chaire à l’université de Bruxelles qui lui est dédiée et son inscription au Programme de l’examen du Capes en France… Dans la ville de Vaulx-en-Velin, près de Lyon, un programme d’une grande teneur a été mis sur pied par le collectif vaudois d’Amitié Beit Sahour-Palestine. En effet, la ville de Vaulx-en-Velin entretient depuis une décade des liens d’amitié avec la ville palestinienne de Beit Sahour. 2018, placée sous le signe de la commémoration du Xe anniversaire de la disparition du poète national palestinien Mahmoud Darwich constitue pour Vaulx-en-Velin un temps fort pour raffermir et approfondir cette amitié. Riche programme sous l’intitulé générique «Mahmoud Darwich le troubadour de la douleur» palestinienne qui s’est déroulé durant la journée du 13 avril au centre culturel Charlie-Chaplin de Vaulx-en-Velin. Décliné sous différentes expressions artistiques.

La terre, la langue
Une exposition photos dédiée au parcours et à l’œuvre du poète, suivie d’une projection-débat du film documentaire «Mahmoud Darwich : et la terre comme la langue» de la réalisatrice Simone Bitton avec la complicité d’Elias Sembar ont été présentés.  Simone Bitton est une documentariste française réputée. Vivant au Maroc, en Israël puis en France, elle se considère comme «une juive arabe qui n’aime pas les murs et les frontières». Son identité protéiforme et sa sollicitude pour le genre humain ne pouvaient générer en elle que l’envie de mettre Darwich en image. L’occasion se présenta pour elle en 1998. Rappelons qu’Elias Sembar, outre sa fonction de représentant palestinien à l’Unesco, est un incontournable historien de la mémoire palestinienne et un traducteur émérite de la poésie de Mahmoud Darwich (notamment pour le recueil «Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ?).
Autant de facteurs qui ont donné lieu à un superbe film qui reste inégalé dans la connaissance de Mahmoud Darwich et de son œuvre. Nourritures de l’esprit suivies de la nourriture terrestre consacrée par la richesse et la finesse de la cuisine palestinienne – qui permit une longue parenthèse avant un splendide concert de luth donné par le maître du genre Adel Salameh, mondialement connu.
A peine ayant repris son souffle que l’auditoire fut convié à un récital poétique ou plutôt une véritable représentation poétique par la jeune et remarquable compagnie de théâtre, «Les montures du temps». Une jeune équipe de création ancrée sur le territoire de Villeurbanne et dans le Rhône depuis 2003 ayant pour projet de bâtir un théâtre populaire, accessible à tous, en ouvrant un nouvel espace de dialogue ancré dans le réel». Une profession de foi qui décline, on le devine assez, un attachement avec la fameuse tradition -expérience du TNP, aujourd’hui bien oubliée…

Terre si étroite et stigmates de l’occupation
La matière première est évidemment la poésie de Mahmoud Darwich réunie dans «La terre nous est étroite et autres poèmes».  Sur scène quatre protagonistes et dans une mise en scène remarquable, dépouillée et métaphorique signée par l’ingénieuse Anaïs Cintas. La représentation a, sans conteste, emporté l’adhésion, l’admiration et l’acclamation du public. C’est dire que la parole de Darwich mise en espace par la «Compagnie des Montures du temps» peut toucher tout aussi bien les publics initiés que le public le plus large, dit populaire. On l’aura compris ces journées vaudoises de solidarité avec le peuple palestinien étaient davantage inscrites sous le signe de l’échange culturel que de la déclamation politique. Et l’objectif était bien atteint par ce truchement, voire davantage. Ce qui ne signifie pas pour autant que le contexte politique était absent, évanescent, voire escamoté…  Bien au contraire, la municipalité de Vaulx-en-Velin n’a pas manqué d’exprimer ses marques de solidarité durant cette «soirée exceptionnelle» à ses «invités de choix», en la personne de Jehad Khair, maire de Beit Sahour et les 4 membres de sa délégation (pour l’essentiel des Palestiniens de confession chrétienne) et de façon plus générale à la Palestine. C’est ainsi que M. Pierre Dussurgey, premier adjoint au maire, s’adressant à M. Jehad Khair, maire de Beit Sahour, a relevé «les conséquences de l’occupation, du blocus et du conflit interminable que vit le peuple «de ce dernier. Tout en notant les engagements, les volontés et les aspirations de paix juste et durable des peuples de la région.
La force de vie M. Pierre Dussurgey qui revenait d’un séjour privé en Palestine a évoqué «la force de vie, l’énergie et la volonté» de l’édile palestinien à développer sa ville «envers et contre tout».
Un message de solidarité précieux en ces heures où les Palestiniens connaissent une situation politique inédite après les décisions de la nouvelle administration américaine concernant le statut de Jérusalem. Beit Sahour, ville située entre Jérusalem et Beit Lahm, est concernée au premier chef. Par ailleurs, Mme Hélène Geoffroy, la maire en titre de Vaulx-en-Velin (laquelle avait, durant un certain temps quitté sa charge après sa nomination en qualité de secrétaire d’Etat dans le gouvernement de M. François Hollande) a échangé avec son homologue palestinien sur les perspectives de jumelage et de coopération pour «répondre à l’espoir palestinien» incarné par le maire de Beit Sahour et sa ville.  Terminons provisoirement en mentionnant le travail méritoire du Collectif vaudois d’Amitié Beït Sahour, dont le cœur battant en fut le Centre des cultures arabes et méditerranéennes – animé par M. Mustapha Kaouah – qui a conféré une qualité esthétique à l’hommage à Mahmoud Darwich, en accompagnant l’exposition photo qui lui est consacrée par un élégant livret de présentation, ainsi qu’un remarquable Beau-livre de textes et d’entretiens sur et de Mahmoud Darwich.  Sa couverture est ornée d’un portrait singulier du plasticien Mostefa Boutadjine qui n’est plus à présenter. Et une version de la publication a été assurée par l’éditrice algérienne Samira Bendriss Oulebsir qui dirige Elibrizéditions.
Quant au livret, il est signé par le jeune et talentueux dessinateur Amine Labter.
Pour l’heure, grâce à ces créateurs, les mânes de Mahmoud Darwich ont habité durant plusieurs jours Vaulx. D’autres villes et villages de France et de Navarre attendent ce troubadour, «silhouette tirée à quatre épingles dans ses vêtements démodés et ses chaussures cirées» aux yeux intelligents derrière ses lunettes épaisses, son ton railleur, sa curiosité du monde, l’intimité de ses gestes vers ses proches, ses analyses tranchantes des faiblesses et des folies de la politique, son amour des cigarettes, sa générosité de ne jamais vous imposer sa douleur, ni sa voix qui parlait depuis les espaces sans âge de la poésie, ses vers, l’amour éternel de ses paroles. Selon le portait tiré de M. Darwich par Breyten Breytenbach…
Oui, comme l’écrit cet ami sincère : «Le temps passera. Il y aura des éloges et des hommages. Il deviendra «officiel», une «voix du peuple»… Il le savait et l’acceptait, et parfois il se moquait gentiment des hyperboles et des espoirs impossibles.
On oubliera peut-être la colère. Peut-être même les politiques se retiendront-ils de dérober la lumière de son héritage complexe, de ses questionnements et de ses doutes, et peut-être même quelques cyniques – également à l’étranger – s’abstiendront de nous écœurer avec le spectacle de leurs larmes de crocodile. Mahmoud est mort.
L’exil s’est achevé. Il n’aura pas vécu pour voir la fin des souffrances de son peuple – les mères, les fils et les enfants qui ne peuvent savoir pourquoi ils sont nés pour connaître l’horreur de cette vie et la cruauté arbitraire de leur mort…
Il est désormais tout entier dans ses écrits. C’est son tombeau.
Et son Panthéon.