« Levant », c’est le mot que l’on retrouve dans les écrits jusqu’au début du XIXe siècle. L’Orient, au XIXe siècle, était toujours un « un Ailleurs aux frontières floues » que le Dictionnaire universel du 19e siècle de Pierre Larousse décline comme « rien de plus mal défini que la contrée à laquelle on applique ce nom ».

On est plus près d’un effet fantasmatique que d’un objet réel. 
Durant des siècles, voyageurs, explorateurs, savants, militaires et administrateurs, artistes de tous ordres occidentaux se sont donc employés à connaître et décrire l’Orient. Se rendre en Orient, c’est « remonter le cours des siècles ». Les critiques reconnaissent que c’est L’Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811), récit du voyage de Chateaubriand en quête de couleur locale pour son œuvre Martyrs, qui ouvre la voie à un genre nouveau : le voyage d’Orient. Chateaubriand a mis l’Orient à la mode. Il sera bientôt suivi par Lamartine et, par la suite, par Nerval et Flaubert. Il s’agit d’un pèlerinage culturel et religieux sur les ruines de la Grèce, en Terre Sainte, en Égypte, en Tunisie et, finalement, en Espagne. En vérité, les critiques, depuis le XIXe siècle, ont mis en doute l’itinéraire réel du voyageur. Chateaubriand, « le menteur magnifique » (Michel De Jaeghere, Belles Lettres, 2006), a fait œuvre de novateur. En donnant à ses expériences du voyage, un accent plus personnel, il permet surtout au lecteur de découvrir le dévoilement de son « moi », qui, faut-il le préciser, était d’une certaine envergure… Chateaubriand, au cours de son récit, même s’il n’aborde pas de front les problèmes politiques, tient, pour le moins des propos contradictoires et imprégnés des préjugés à l’égard du monde arabo-musulman ancrés en Europe depuis le Moyen-âge. Chateaubriand ne condamne pas les Turcs en tant qu’individus, mais il fait reposer les travers du système politique en grande partie sur la religion musulmane. En cela, il fait preuve de cécité idéologique. Et au final, il ne nous dit pas grand-chose de la vie intellectuelle et artistique de l’Empire ottoman à cette époque.
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Avec le poète Lamartine, qui confessera : « Je suis né oriental et mourrai tel », nous avons une autre vision, plus ouverte et tolérante, nonobstant sa prise de position franchement coloniale sur la conquête de l’Algérie. En 1832, Lamartine réalise son rêve de voyage en Orient. Il s’embarque en juillet à Marseille et arrive à Beyrouth en septembre. Il visita le tombeau du Christ en Terre sainte. Mais en décembre, Julia, sa fille, meurt à Beyrouth. En 1835, Lamartine publia Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient, ou tout simplement Le Voyage en Orient. C’est à la fois une relation de voyage poétique, philosophique, initiatique. Parmi les premiers, il découvre en Orient la tolérance de l’islam et la cohabitation pacifique qui peuvent régner entre chrétiens et musulmans. A l’opposé des préjugés qui prévalaient en Europe. Pour Lamartine, « toutes les religions avaient leur divine morale, toutes les civilisations leur vertu, et tous les hommes le sentiment du juste, du bien et du beau, gravé en différents caractères dans leur cœur par la main de Dieu ». Il nous a laissé dans son Voyage d’Orient une description panoramique de Jérusalem , El Qods -la cité trois fois sainte, aujourd’hui décrétée unilatéralement capitale d’Israël :
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« …Après les collines inférieures qui sont sous nos pieds, roulées et brisées en blocs de roches grises et concassées, l’œil ne distingue plus rien que cet espace éblouissant et si semblable à une vaste mer, que l’illusion fut pour nous complète, et que nous crûmes discerner ces intervalles d’ombre foncée et de plaques mates et argentées, que le jour naissant fait briller ou fait assombrir sur une mer calme ».
Découverte de l’Empire ottoman et de l’islam à travers une rencontre humaine avec ses habitants de toutes confessions. Son ouverture envers l’islam vaudra à Lamartine les foudres de la critique de l’époque.
Un autre poète, Gérard de Nerval, accomplira, sous des auspices romantiques, son voyage d’Orient. Le 23 décembre 1842, Nerval quittait Paris pour un périple d’une année en Orient qui devait le conduire successivement en Égypte, au Levant et en Turquie. De ce parcours, Nerval donnera à son tour Voyage en Orient (1851). Une œuvre de quête, à la fois subtile dans sa narration et riche en annotations ethnographiques. A la différence de ses prédécesseurs, Nerval s’intègre dans le paysage. Il s’éprend d’une Egypte bien réelle, pays «trop méprisé par les Européens (…), plus rêveur qu’actif (…) mais foncièrement bon». Il se met à l’étude de l’arabe, s’habille comme les gens du pays et se délecte de sa cuisine. « J’allais me mettre à genoux aux dernières places du chœur et je fis glisser de mon doigt une bague d’argent dont le chaton portait gravés ces trois mots arabes : Allah !Mohammed ! Ali ! Aussitôt, plusieurs bougies s’allumèrent dans le chœur et l’on commença un office. » Avec Aurélia, en 1854, il accomplira métaphysiquement et tragiquement son dernier voyage dans un Orient symbolique Pôle au-dedans de nous-mêmes.

04gerarddenervalFlaubert parti « de bonne foi » en 1850 à Jérusalem, il prend le contre-pied des évocations louangeuses de la Ville sainte. « Mécréant de culture catholique », il écrit son désappointement à son ami Louis Bouilhet : «Comme art, il n’y a rien que d’archi-pitoyable dans toutes les églises et couvents d’ici.» Guère de choses résistent à son regard acerbe : «Nous avons été à la maison de Ponce Pilate convertie en caserne. C’est-à-dire qu’il y a une caserne à la place où l’on dit que fut la maison de Ponce Pilate. De là, on voit la place du Temple, où est maintenant la belle mosquée d’Omar. […] Le Saint-Sépulcre est l’agglomération de toutes les malédictions possibles. Dans un si petit espace, il y a une église arménienne, une grecque, une latine, une copte. Tout cela s’injuriant, se maudissant du fond de l’âme, et empiétant sur le voisin à propos de chandeliers, de tapis et de tableaux, quels tableaux ! ». Bref, Gustave Flaubert ne reconnaît pas en Jérusalem la ville qu’il avait imaginée…
La fascination de l’Orient et de l’Islam conduira dans un ultime parcours à des conversions comme ce fut le cas pour Ismaÿl Urbain. Né en 1812 à Cayenne, Appoline, Thomas à l’état-civil, sa mère petite-fille d’une esclave noire, il a choisi le prénom d’Ismaÿl lors de sa conversion à l’Islam en Égypte où il s’était rendu avec les Saint-Simoniens. Décidé à œuvrer au rapprochement de l’Orient et de l’Occident, du christianisme et de l’Islam, il s’installa à  Alger en 1837et prit pour épouse une autochtone de AVT Gustave Flaubert 1645Constantine. Prenant conscience du « terrible faire de la guerre» et de la résistance d’une population qui défendait «son indépendance, sa religion et ses mœurs», il exposa ses idées, notamment, dans Tolérance dans l’islam, et un prémonitoire manifeste, L’Algérie pour les Algériens… On est bien loin de l’image mortifère que des sectateurs meurtriers donnent de l’Islam ces dernières décennies !
*Le Voyage en Orient : anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXe siècle / introd., chronologie, notices biographiques et index de J.-C. Berchet. – Paris : R. Laffont, 1985.chateaubriand

**Mohamed Médiene : Le Voyage en Orient des peintres et écrivain(e)s français au 19e siècle.
***L’Histoire n° 378, 2012/7 Jérusalem, l’invention d’une ville sainte
**** Ismaÿl Urbain, une autre conquête de l’Algérie, Levallois, Michel, Maisonneuve et Larose Paris, 2001.