L’Algérie et François Maspero, c’est une longue histoire de compagnonnage. Les éditions qui portent son nom sont nées dans la grande tourmente de la guerre d’Algérie, en 1959. Les classiques de l’anti-colonialisme lui doivent en grande partie leur parution.

Tels, L’An V de la révolution algérienne en 1959 est l’un des premiers livres saisis suivis par Les damnés de la terre de Frantz Fanon, en 1961 avec une préface de Jean-Paul Sartre. Ratonnades à Paris de Paulette Péju rédigé dans l’urgence, accompagné de photos d’Elie Kagan après les manifestations d’octobre 61 est l’un des premiers témoignages des victimes. Publication saisie immédiatement par la censure française ainsi que Nuremberg pour l’Algérie, réalisé par un collectif d’avocats du FLN.

portrait darmand de saintarn85497 0En 1961, aux éditions Maspero 12 livres sur 18 étaient consacrés à l’Algérie dont 7 censurés (In Maspero et la guerre d’Algérie par Jonis Clotilde). L’homme abhorrait la gloriole. Dans un courrier il devait préciser : «Entre 1959 et 1962 j’eus à affronter une quinzaine d’interdictions, soit en vertu des «pouvoirs spéciaux», soit en fonction d’inculpations – quatorze je crois – dont je fus l’objet : atteinte à la sûreté de l’État, injures envers l’armée, incitation de militaires à la désertion». Sans parler des menaces de mort et du plasticage de l’OAS. La famille de cet homme d’honneur paya un lourd tribut à la libération de la France occupée son père mourut en déportation et son frère fut fusillé sous Vichy). Mais il n’accepta aucunement qu’un peuple, fût-ce le sien, opprime un autre. Il s’est éteint le 13 avril 2015. Maspéro s’est mis à l’écriture sur le tard, du moins en ce qui concerne la publication de ses propres ouvrages. Après avoir fait œuvre de pionnier en matière d’édition anticolonialiste, il donna à lire quelques maîtres livres. Editeur, il fut aussi un libraire iconoclaste. La Joie de Lire, sa librairie au cœur du Quartier Latin à Paris était lieu de rencontre des opposants à la guerre d’Algérie, au colonialisme et au stalinisme. C’était une véritable caverne d’Ali-Baba des écrits anti-impérialistes du monde entier. On peut dire qu’il a marqué la pensée de gauche. Il est contraint de vendre la librairie en 1974. Mais grâce à une mobilisation d’auteurs et de lecteurs, la librairie est sauvée. Mais en 1982, il se retire définitivement. Il se lance dans le journalisme et la littérature. «Je ne peux plus faire autre chose qu’écrire, décrire, au moins j’ai l’impression de ne pas baisser les bras», dira-t-il après la parution de son roman «Le Sourire du chat», en 1984. Et parmi une œuvre puissante, se distingue une «contre-biographie» : «L’honneur de Saint Arnaud» paru en 1995 et réédité chez Points. Une véritable traversée du XIXe siècle qui raconte l’histoire d’un homme qui aura construit carrière sur le mépris des hommes – et qui aura gagné. On connaît la phrase lapidaire de Victor Hugo à son propos : «Ce général avait les états de service d’un chacal», écrit Victor Hugo. Il peut trahir, tricher, tuer, tout est légitime dès lors que l’ambition coïncide avec le service de l’État. C’est ainsi qu’Achille de Saint-Arnaud sert la monarchie de Juillet, la République, l’Empire. Et que même une ville d’Algérie, El Eulma, dut porter son nom… Un décret impérial en date du 26 avril et 31 mai 1862 fit du lieu-dit «Taftikia», «un centre de population de 40 feux» portant le nom de Saint-Arnaud. Ce dernier, Maréchal d’Empire, était mort au bord de la mer noire en Crimée en 1854. Il n’était jamais venu dans cette région, lui qui avait écumé et sévit l’Algérie durant la conquête.
Les biographies de Saint-Arnaud ne manquèrent guère. Pieuses et, voire confites en dévotion, le plus souvent à des dates significatives : à titre d’exemple, en 1941, sous un autre maréchal, Pétain, et de la plume de Louis Bertrand, ès maître en roman colonial (Le Sang des races) et biographe d’Hitler ; en 1960, en pleine guerre d’Algérie… Saint-Arnaud taquinait lui-même la plume et a laissé des correspondances abondantes et d’une grande netteté sur la nature de ses œuvres durant la conquête. Son frère et sa veuve jetèrent quelques voiles pudiques sur sa correspondance en l’édulcorant à sa publication. Sainte-Beuve considérait même le maréchal comme un grand écrivain de la trempe d’Alexandre Dumas ! Mais la biographie élaborée par l’impeccable livre de François Maspero est symétriquement à l’opposé de ces flatteries littéraires intéressées. Il s’agit de «L’honneur de Saint-Arnaud» (Librairie Plon, 1993). Il a été réédité en Collection Points, en1995, et dix plus tard en Algérie chez Casbah Editions pour le cinquantenaire du déclenchement de la guerre de libération. Des recensions lui ont été consacrées dans la presse nationale.
«L’honneur de saint Arnaud» n’a rien à avoir avec les œuvres pamphlétaires qui ont pour but de stigmatiser et de châtier afin de rendre une justice au moins morale. François Maspero nous donne à lire une œuvre érudite, qui remonte le temps pas à pas et décape couche après couche le vernis des manuels d’histoire coloniale. Et c’est écrit sous forme de feuilleton, et là, il y une effective affinité avec Alexandre Dumas mais Maspero est homme de retenue qui use surtout d’une ravageuse ironie au lieu et place de l’indignation facile. Son Saint-Arnaud n’a rien d’une caricature, tel qu’un Victor Hugo l’a figé («Ce général avait les états de service d’un chacal»). Hugo du haut de son exil fustige surtout le complice du 2-décembre 1851, le coup d’Etat contre l’IIe République par le futur empereur Napoléon III que le sabreur impitoyable de la conquête d’Algérie.
François Maspero veut aller au-delà du «prétorien portraituré par Charles-André Julien, image d’Epinal à l’envers de la légende coloniale». Ce qui intéresse Maspero en Saint-Arnaud c’est comment le «fil de son destin individuel s’était intégré à la trame de la destinée collective». Par-delà les actes qu’on peut légitimement qualifier de génocidaires contre des populations désarmées commis par une figure de proue de la hiérarchie militaire – ayant servi tour à tour la royauté, la république et l’empire – c’est le masque bien-pensant de toute une société de classe que Maspero arrache page après page . C’est un vrai tombeau du déshonneur qu’il érige à la fois à l’esprit bien-pensant impérial et au cynisme de ses épigones. C’est au nom du Bien, du progrès, voire de la bonté chrétienne qu’on décime, qu’on enfume, qu’on coupe les têtes, tresse des colliers d’oreilles. Quitte à vivre de fugaces états d’âme pour garder l’illusion d’être un gentilhomme… Et la lutte du prétendu Bien contre le supposé Mal sous des avatars singuliers n’a pas fini de saigner les peuples.
François Maspero n’est pas un inconnu pour ceux qui lisent. D’ailleurs, les livres des autres portaient aussi son nom, car il en était l’éditeur. Et l’Algérie et François Maspero sont une vieille histoire de compagnonnage. Les Editions qui portent son nom sont nées dans la grande tourmente de la guerre d’Algérie, en 1959. Les classiques de l’anti-colonialisme lui doivent en grande partie leur parution. Tels, L’An V de la révolution algérienne en 1959 est l’un des premiers livres saisis suivis par Les damnés de la terre de Frantz Fanon, en 1961 avec une préface de Jean-Paul Sartre. Ratonnades à Paris de Paulette Péju rédigé dans l’urgence, accompagné de photos d’Elie Kagan après les manifestations d’octobre 61 est l’un des premiers témoignages des victimes. Publication saisie immédiatement par la censure française ainsi que Nuremberg pour l’Algérie, réalisé par un collectif d’avocats du FLN. En 1961, aux éditions Maspero 12 livres sur 18 étaient consacrés à l’Algérie dont 7 censurés (In Maspero et la guerre d’Algérie par Jonis Clotilde). L’homme abhorre la gloriole.
Dans un courrier il devait préciser : «Entre 1959 et 1962 j’eus à affronter une quinzaine d’interdictions, soit en vertu des «pouvoirs spéciaux», soit en fonction d’inculpations – quatorze je crois – dont je fus l’objet : atteinte à la sûreté de l’État, injures envers l’armée, incitation de militaires à la désertion». Sans parler des menaces de mort et du plasticage de l’OAS. En ce mois de décembre, il est bon de penser et de lire cet homme d’honneur dont la famille paya un lourd tribut à la libération de la France occupée. Et qui n’accepta aucunement qu’un peuple, fût-ce le sien, opprime un autre.