La conquête de l’Egypte par Bonaparte a constitué une matrice pour les futures entreprises coloniales. 

A la conquête militaire doivent être adossés une organisation politique et un projet économique et culturel. Pour ce dernier volet, le résultat en sera la description de l’Egypte. Mais l’Expédition est loin d’atteindre ses objectifs. Le dessein de faire soulever les Arabes contre les Ottomans n’aboutira point.

Finalement, les troupes françaises, abandonnées par Bonaparte, plieront devant le corps armé anglo-turc. Ce n’est qu’en 1801 que le corps expéditionnaire français sera de retour en Egypte.
Mais l’échec militaire sera largement compensé par le rayonnement culturel français qui suivra l’Expédition. Le pacha Mohamed Ali (1805-1849) appréciera le prestige de la France et lui fera appel en vue de la modernisation de son royaume qui reste rattaché à l’Empire ottoman. Ainsi s’installera une coopération multiforme qui va de l’organisation de l’armée (menée par le colonel Sève) à la culture du coton, en passant par la naissance de l’égyptologie à l’initiative de Champollion.
La langue française, en conséquence, clé de la culture moderne, devient celle des élites. Le saint-simonisme y trouvera un terrain favorable à son développement et son rapprochement en bonne intelligence avec l’islam. Premier pays touché par une invasion européenne, l’Egypte, sous Mohammed Ali, réalise rapidement les données du nouvel ordre mondial. Le souverain égyptien opte pour une appropriation rapide des savoirs et techniques de l’Occident. De cette quête naîtra la nouvelle figure de l’intellectuel arabe, le « muthaqaf ». Mohammed Ali envoie le premier étudiant égyptien en Italie en 1809.
D’autres vagues de boursiers suivront. Une mission de 44 étudiants rejoint Paris en 1826, dirigée par un cheikh d’Al-Azhar, Rifâ’a a-Râfi al-Tahtawi. Les missions sont en quelque sorte une préfiguration des migrations à venir. Mais elles ont un caractère particulier. Encadrées et temporaires, elles s’apparentent plutôt à des séjours diplomatiques. Elles laisseront la place à l’envoi de contingents d’étudiants plus importants. L’Egypte reste à la pointe dans ces échanges. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, des accords sont conclus entre l’université égyptienne et de multiples institutions universitaires françaises : facultés de droit, de lettres, de médecine et de sciences et de grandes écoles : Ponts et Chaussées, Polytechnique, Ecole centrale. Les licences égyptiennes sont reconnues en France avec droit d’inscription automatique. Dès 1803, l’Ecole spéciale des langues orientales (Langues O) accueille des intellectuels arabes chargés d’assurer des cours de langue, des traductions et de confection de dictionnaires. Des cheikhs sont nommés à la fonction de répétiteur : Cheikh Aboul-Naman Imran, Abdelrahim Ahmed, Mahmoud Abd el Nasser et Ahmed El-Tabel. De son séjour, Rifâ’a a-Râfi al-Tahtawi a tiré un ouvrage dense, Takhlisss Baris (traduit par L’Or de Paris). De retour en Egypte, il va promouvoir un enseignement nouveau, mettant en place des écoles inspirées du modèle européen et intégrant les sciences occidentales. L’action étatique est accompagnée par l’installation d’écoles chrétiennes dirigées par des missionnaires et appréciées par l’élite qui veut se mettre à l’heure européenne. L’anglais et le français connaissent un grand engouement. Le bilinguisme devient l’apanage de la bourgeoisie touchant relativement les classes moyennes. La première université dans le monde arabe ouvre ses portes au Caire en 1908. Porteur d’un savoir nouveau, l’intellectuel arabe entrera progressivement à la fois en opposition avec les clercs traditionnels et les pouvoirs coloniaux.
Bonaparte en EgypteSi l’Expédition d’Egypte a été au départ le modèle des conquêtes coloniales françaises, il n’en sera pas de même pour celle de l’Algérie en 1830. Il aura fallu plus de vingt ans pour la réaliser face à la résistance incarnée, notamment, par la figure de l’Emir Abdelkader. L’entreprise coloniale française ne se réduisait pas à la confrontation de deux conceptions du monde opposées. Officiellement, la France, se prévalant d’une « mission civilisatrice » (« la cause de la France est celle de l’humanité », proclamation du duc de Bourmont à ses soldats le 10 mai 1830), était là pour apporter le progrès et les Lumières aux autochtones dans le respect de « la religion mahométane » qui doit rester libre. En fait, « le personnel politique et militaire de la monarchie de Juillet, pétri d’idées voltairiennes et maçonniques, largement indifférent en matière de religieuse, est très éloigné de tout programme de conversion ». Mais, bien vite, les pouvoirs français décident de l’installation sur le sol algérien de populations européennes. Cela se traduira en conséquence par des spoliations foncières et des atteintes aux traditions séculaires des autochtones. Notons que Bugeaud, qui mènera sans état d’âme la politique répressive contre les autochtones, a été longtemps hostile à la conquête, tandis que « l’arabophile » Lamartine en sera partisan dès la première heure. En 1848, le bref intermède de la République proclame dans sa Constitution que la France « respecte les nationalités étrangères comme elle entend faire respecter la sienne ; n’entreprend aucune guerre dans des vues de conquête et n’emploie jamais ses forces contre la liberté d’un autre peuple ». Mais l’article 109 de la Constitution du 4 novembre 1848 déclare territoire français le territoire de l’Algérie et des colonies ! La dénomination Algériens sera réservée aux seuls Français d’Algérie (!) ; les autochtones seront désignés par des dénominations ethniques et linguistiques : Arabes ou Kabyles, plus généralement musulmans.
Il faudra attendre Napoléon III -et ses deux voyages en Algérie, 1860 et 1865- pour que se dessine vraiment une nouvelle vision de la présence française en Algérie. « A la fois un royaume arabe, une colonie européenne et un camp français », selon les termes de l’Empereur Napoléon III. Elle est surtout le dessein de ceux qui furent nommés les « indigénophiles », tel Ismaïl Urbain.
On comptera progressivement de nombreux européens, lesquels frappés par la piété profonde et la dignité des musulmans face à leur sort, se mettront à l‘étude du Coran et entameront un dialogue avec eux. Les saint-simoniens, comme en Egypte, se manifestent. Ismaïl Urbain, disciple de leur chef de file, Prosper Enfantin, se convertira à l’Islam.
Mais la IIIe République, tout en affirmant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, estimera par la voix de Jules Ferry qu’il n’était pas applicable aux peuples d’outre-mer… D’où les résistances et les soulèvements récurrents face à l’entreprise de colonisation de l’Emir Abdelkader (1833-1847), celle du Bachaga El-Mokrani en Petite-Kabylie et Cheikh El-Haddad, en passant par celle de Bou Maza dans le Dahra (1845) et celle d’Ouled Sidi Cheikh (1864). Le 1er Novembre 1954 parachèvera triomphalement cette longue résistance algérienne à la colonisation française.