La conscience malheureuse – coupable – de l’Occident vis-à-vis d’Israël? Un remords et une faute. Une dette qui n’a pas fini d’être, selon Régis Debray. Un traumatisme – résultant d’un transfert de culpabilité.

Une «conscience malheureuse» qui cultive l’ambiguïté, selon Abdelkader Khatibi, pour mieux légitimer l’objet de sa sympathie et de son appui. Stéphane Hessel, rescapé des camps nazis, ne manqua pas de son vivant de s’indigner à propos de cette «prison sur la mer» qu’est Gaza. Elias Sanbar, négociateur palestinien à Oslo, dévoilait le dessous de cartes dans son dictionnaire amoureux de la Palestine. Une danse mortifère sous la baguette d’un supposé arbitraire neutre dans les négociations israélo-palestiniennes. Couronnement du jeu de dupes : le cadeau de Jérusalem, en guise de bonne année de l’Amérique de Donald Trump à Israël…

 

Régis Debray disait dans un entretien* : «Israël est un Etat auquel beaucoup de choses illégales sont permises. Pourquoi ? Parce que c’est pour tout l’Occident un remords et une faute. Nous avons le sentiment d’une dette, peut-être pas éternelle, mais qui n’a pas fini d’être payée et qui s’appelle l’Holocauste. Elle donne à Israël un statut ontologique de victime. Exercer une pression sur ce pays, c’est se montrer en quelque sorte complice a posteriori d’un crime contre l’humanité». Jusqu’à quand ? C’est un vieux débat. Abdelkader Khatibi, ce Maghrébin, éclaireur d’une «humanité plurielle», disparu précocement en 2009, avait été reconnu comme un interlocuteur exemplaire par Barthes et Jacques Derrida. L’œuvre khatébienne, nourrie par une pensée lyrique et mystique, s’est voulue, dès le départ, un plaidoyer non seulement pour un Maghreb Pluriel mais aussi pour une humanité plurielle». Ainsi donc Khatibi «a ouvert bien des brèches dans l’ostracisme que l’Occident, surtout, faisait peser sur le domaine arabo-musulman, en général, et maghrébin, en particulier. Domaine auquel il s’est attelé sa vie durant, avec énergie et intelligence, à le faire connaître et circuler», écrivait le Tunisien Hédi Abdel-Jaouad dans la revue qu’il dirige aux Etats-Unis (Centres d’études des littératures et des Arts d’Afrique du Nord, paraissant à New York). Son travail reste précurseur et iconoclaste sur la question palestinienne. Son essai décapant «Vomito blanco, Le sionisme et la conscience malheureuse» (édition 10/18) date de 1974. Il y décortiquait cette conscience malheureuse -coupable- de l’Occident, évoquée plus haut pas Régis Debray. Khatibi définissait ce traumatisme – résultant d’un transfert de culpabilité, comme «une fièvre blanche qui fait avaler tout de travers : châtiment, péché, poison de la culpabilité». Une «conscience malheureuse» qui cultive l’ambiguïté pour mieux légitimer en fait l’objet de sa sympathie et de son appui. Sa portée se fait ressentir y compris dans les rangs d’une gauche bien-pensante. Selon l’essayiste, le sionisme se présente comme «un retournement ironique de la conscience «malheureuse» dans la mesure où il se veut dépassement de «la dialectique du péché et de la douleur de la damnation et de l’élection…» Ironie de l’histoire, ce dépassement s’est opéré sur les décombres d’un autre peuple… Comme idéologie, elle ne reconnaît que ses postulats établis disqualifiant et ostracisant toute autre approche ou lecture, et ce au motif de «relent d’antisémitisme». Il développa sa démonstration en étudiant le dossier préparé par la revue «Les Temps Modernes» avant juin 1967. Il y dissèque quelques échantillons de cette pensée sioniste, au demeurant riche en agilité tautologique qui mobilise aussi bien l’histoire autant que le mythe. «Partant du postulat que l’histoire a transformé les Juifs en victimes, le sionisme prétend qu’il n’a pas à rendre intelligible ni à se justifier devant elle. Bien au contraire, le monde entier devrait se mettre à son service, alors qu’après tout, c’est l’Occident qui a accompli le plus de crimes et d’atrocités contre les Juifs», notait A. Khatibi. Ce qu’il nomme «une identité folle» qui se réalise par «le vomissement de l’autre».

«Une morale double, sinon trouble»

Dans son essai, Khatibi s’attaquait même à Jean-Paul Sartre. Ses positions anticolonialistes courageuses sur la question algérienne et autres causes lui avaient valu une légitime audience au Maghreb et dans le monde arabe. Aussi de Sartre attendait-on, pour ainsi dire, une attitude limpide. Khatibi note que cette conscience malheureuse n’a pas épargné un dialecticien comme Sartre. Sous le titre, «Les larmes de Sartre», il consacrait un chapitre à l’impuissance de ce dernier à penser la question palestinienne dans ses véritables termes. Dans sa «position duelle», il lisait une neutralité pour le moins curieuse et, partant, susceptible de culpabilité au regard du système sartrien lui-même qui repose sur la morale de la responsabilité. Déclaration de double langage qui traduit, selon l’essayiste, «une morale double, sinon trouble» qui «superpose deux plans différents, une morale politique, marxiste tant bien que mal, et fondée sur l’analyse de la lutte des classes, et une deuxième morale, une rhétorique émue du malheur, nouée fondamentalement à la conscience malheureuse». On n’a rien dit de nouveau depuis sur la conscience malheureuse de nombre d’intellectuels occidentaux. Abdelkader Khatibi était bien avance. On doit aussi rappeler la mémoire et les engagements de celui qui lança le mot d’ordre salvateur : «Indignez-vous» qui résonna à travers toute la planète… Stéphane Hessel, de père juif, ancien résistant, déporté, évadé des camps Buchenwald et de Dora, est un rescapé du génocide nazi. Il fut aussi l’un des rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Stéphane Hessel, à l’indignation intacte et sans concession, aux antipodes des fameux deux poids deux mesures que pratiquent maints intellectuels occidentaux. Face à l’injustice, Hessel ne louvoyait pas. Ainsi en fut-il à l’égard du peuple palestinien : «Quand quelque chose vous indigne comme moi-même j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé. On rejoint ce courant de l’histoire et le grand courant de l’histoire doit se poursuivre grâce à chacun. Et ce courant va vers plus de justice, plus d’égalité, plus de liberté, mais pas la liberté incontrôlée du renard dans le poulailler. Ces droits-là sont universels. Si vous rencontrez quelqu’un qui n’en bénéficie pas, plaignez-le, aidez-le à les conquérir», nous exhortait Stéphane Hessel. Il a préfacé «Jours tranquilles», de Karim Lebhour, qui raconte comment survivent les Palestiniens dans la bande de Gaza, «Prison sur la mer». Un million et demi de Palestiniens restent soumis au blocus, enfermés dans une bande de terre entourée de clôtures électrifiées. Au lendemain d’un voyage à Gaza, en 2009, au spectacle des destructions infligées à la ville, sans moyens de reconstruction, Stéphane Hessel avait crié son indignation à «la communauté internationale» : «Combien de temps encore les Etats membres de l’ONU, qui a créé il y a 62 ans l’Etat d’Israël, assisteront-ils sans réagir à la violation en toute impunité par les gouvernements israéliens successifs des obligations politiques et humanitaires qui leur incombent ?» C’était bien avant la demande de reconnaissance officielle de l’Etat palestinien qui continue de rencontrer encore atermoiements et dénis hypocrites… Il n’était pas étonnant que Stéphane Hessel fût ciblé par la haine. On a pu lire sous une charge violente – par la suite occultée – qui se réclamait paradoxalement de Voltaire : «Quand un serpent venimeux est doté de bonne conscience, comme le nommé Hessel, il est compréhensible qu’on ait envie de lui écraser la tête.» Mais Voltaire avait écrit : «L’autre jour au fond d’un vallon, un serpent piqua Jean Fréron. Que croyez-vous qu’il arriva? Ce fut le serpent qui creva.» Sans commentaire.

Crier son indignation

Une savante propagande veut imposer au monde l’image des Palestiniens comme étant fermés aux vertus de la négociation. Sur cette délicate question, il faut revenir au témoignage d’Elias Sanbar, membre du Parlement palestinien en exil, ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco. Dans son «Dictionnaire amoureux de la Palestine» (Plon, 2010), il consacre une entrée au verbe «négocier». Elias Sanbar fit partie des négociateurs palestiniens pour la conférence de Madrid ainsi qu’aux négociations de paix bilatérale à Washington. A Madrid, au lendemain de la fin de «la guerre froide» et de l’opération «Tempête du désert» contre l’Irak, l’OLP, considérée par les Américains comme ayant fait allégeance à Saddam Hussein, n’était pas admise à la négociation directe. Ce qui fut considérée comme une avancée inédite n’était qu’une construction machiavélienne. James Baker, alors Secrétaire d’Etat américain, fit comprendre avant même le début des travaux de la Conférence de Madrid à feu Faisal Husseïni le but du jeu : «You ‘ll get more than autonomy and less than a state». «Vous obtiendrez plus qu’une autonomie et moins d’un Etat.» Sanbar commente : «Lapidaire, cynique, la formule avait l’avantage de la clarté.» Par la suite, la position des Américains évoluera vers l’objectif introuvable jusqu’à présent de deux Etats. Elias Sanbar ne récuse pas le bien-fondé des négociations mais relève avec amertume : «Une règle non écrite fut posée dès le départ des négociations : Quiconque apparaîtrait comme refusant de négocier sera pénalisé, même si le blocage vient en réalité de la partie adverse. Keep dancing» (continuez à danser), et gare à quiconque sortirait de la piste.»

«On achève bien  les chevaux»

Et Sanbar compare la situation au film de Sydney Pollack «On achève bien les chevaux». Ainsi donc, le ver était dans le fruit. Et les adversaires des Accords d’Oslo pourraient trouver quelque crédulité au négociateur de l’époque qui revisite, aujourd’hui, le processus avec un regard plus critique. A ceux-là, il répond avec l’argument de «la visibilité retrouvée» qu’il considère comme capitale en ces temps-là : «… L’ivresse de la réémergence des deux noms de Palestine et de Palestinien.» Elle aboutira, convient-il, «à une précipitation dans les concessions, la plus grave d’entre elles étant d’avoir accepté que la question des colonies, même si elle devait être négociée au «statut final» ne figurât pas dans le préambule des accords d’Oslo». Et Elias Sanbar de livrer un secret diplomatique. C’était en fait la condition exigée pour qu’Yasser Arafat soit présent sur la pelouse de la Maison-Blanche. Elias Sanbar ne récuse pas la «percée» d’Oslo mais force est, pour lui, de constater que «depuis, comme pour prouver aux Palestiniens que leur choix, avait été erroné, démentir l’espoir né des Accords d’Oslo, l’évolution sur le terrain a plongé l’OLP ainsi que l’Autorité nationale palestinienne fondée par elle dans une crise permanente». Et la duplicité était orchestrée par l’arbitre même de la danse diplomatique. Cerise sur le gâteau israélien, en cette fin 2017, la reconnaissance unilatérale par les Etats-Unis d’Amérique de Jérusalem comme capitale d’Israël. On ne danse plus.

• Y aura-t-il un Etat palestinien ? Face à face Leïla Shahid/Régis Debray. Entretien réalisé par Françoise Germain-Robin – l’Humanité 26/04/ 2008.