Pendant des siècles, Omar Khayyam est passé pour un scandaleux « libre penseur » s’adonnant aux jouissances terrestres. Il a, tout simplement, échappé aux yeux des profanes et des contempteurs que «l’ivresse» qu’il évoquait, loin du sens premier, relevait du champ mystique.

« L’homme qui connaît la grandeur d’Allah ne sème pas dans son cœur les mauvaises graines de la terreur et de l’imploration ». Omar Khayyam avait comme répondu par avance à cette injustice terrestre : « Ceux qui par la science vont au plus haut du monde/Qui par leur intelligence, scrutent le fond des cieux/Ceux-là, pareils à la coupe du ciel/La tête renversée, vivent dans leur vertige ». Les fameuses Roubayyâtes d’Omar Khayyaam résonnent encore aux oreilles de l’homme d’aujourd’hui.

 

Le mystère Khayyam
Comme pour Shakespeare, il y a un mystère Omar Khayyam, – à quelques nuances près. Cependant, on sait , selon des sources considérées comme sûres, l’existence d’un mathématicien, astronome et, de surcroît, philosophe dénommé Omar Khayyam qui serait né à Nichapour en mai 1048 et mort en décembre 1131 dans la même cité. Au-delà des légendes, des témoignages de ses contemporains nous sont parvenus. Il est attesté qu’il fit partie de l’entourage du roi de Transoxiane et du sultan seldjoukide Malek Shah. Mais d’un poète Omar Khayyam, il ne fut question que soixante-dix ans après sa mort, à la fin du XIe siècle. Et ce, par l’historien Shahrazuri qui le présente comme « poète en arabe et en persan ». Quelque temps plus tard, un autre auteur cite l’un de ses « quatrains ». Du XIIIe au XVe, quelques dizaines en tout de quatrains lui sont attribués. Ce n’est qu’en 1460, plus de trois siècles après sa mort, qu’une première collection systématique de ses Roubayyâtes, comprenant 158 quatrains, est donnée dans un manuscrit qui se trouve à la Bodleian Library d’Oxford. La première traduction anglaise des Roubayyâtes de Khayyam, a été réalisée en 1859 (Edward Fitzgerald). Depuis cette date, les recueils se sont multipliés… Une première traduction française fut publiée en 1867 par un ancien consul français, Nicolas. Une controverse s’installa entre les deux traducteurs sur le sens à donner aux poèmes. Pour l’Anglais, une lecture strictement « terrienne », pour le Français une quête mystique… Et Khayyam ne manqua pas d’intéresser Théophile Gautier, André Gide et d’autres jusqu’à nos jours. Chacun créant le Khayyam qu’il portait en lui… D’après le philosophe Seyyed Hossein Nasr, l’Occident a cherché à connaître Khayyam selon ses propres préjugés. Et la popularité douteuse qui est faite aujourd’hui en Occident est attestée par les lieux de plaisirs baptisés en son nom. « Selon Seyyed Hossein Nasr, on ne doit pas chercher à savoir qui était Khayyam en se basant uniquement sur sa poésie, mais également prendre en compte ses œuvres philosophiques et même mathématiques ». « C’est en prenant en compte l’ensemble de ses travaux que Seyyed Hossein Nasr offre une nouvelle explication de la dimension spirituelle des Quatrains ».**

Un généreux burnous
Or, il s’avéra qu’Omar Khayyam, loin d’être une seule et même personne, serait plusieurs ! « Ce n’est pas la Lumière qui meurt au contact des Ténèbres, ce sont les Ténèbres qui meurent au contact de la Lumière »… Large et hospitalier était devenu le burnous du poète qui accueillait avec générosité, et à son corps défendant, les « quatrains errants », orphelins, sans paternité précise mais qui participaient d’une même démarche. Parfois contradictoire. Au point que l’idée d’un auteur nommé Omar Khayyam des Roubayyâtes fut un mythe et ne désignait qu’une production collective due au génie iranien. Croissance tardive et suspecte aux yeux de la critique. Mais dont l’explication a été déjà avancée au XIIIe siècle. Le biographe Qifti explique que les mystiques, pour mieux mettre en valeur le sentiment religieux sincère trouvaient dans les poèmes d’Omar Khayyam une inspiration subtile pour fustiger la bigoterie. Doute d’autant plus renforcé que les spécialistes de l’histoire des sciences, familiarisés avec l’œuvre savante de Omar Khayyaam – qui eut une existence bien réelle- n’y trouvent matière à confirmation, ni négation d’ailleurs, avec les Quatrains… Dilemme dont ne ressort au bout du compte qu’une assertion : le nom d’Omar Khayyam évoque immanquablement dans l’esprit des lettrés de l’époque la figure d’un poète philosophe qui sentait le fagot… D’où le silence, longtemps observé, sur les Roubayyâtes. Ils ne refont surface qu’au XIIIe siècle à la suite de la conquête de l’Iran par les Mongols… Œuvre insaisissable, portée vers l’exaltation de l’hédonisme et une complexe mystique, car mue par une perception tragique du destin humain. La philosophie de Khayyam du doute, du carpe diem et de l’hédonisme telle que la présente sa poésie, a inspiré des générations de poètes, de romanciers, de peintres , de musiciens, de calligraphes, de cinéastes, de libres penseurs. Ses quatrains sont ainsi utilisés dans l’Iran contemporain comme la littérature de résistance, symbolisant la voix laïque dans les débats culturels face aux fondamentalistes.»

Le spectre de Hassan ibn al Sabbah
La légende nous apprend que Omar Khayyam, alors qu’il était étudiant à Nichapour, était lié avec deux autres compagnons, du nom d’Abdoul Kassem et Hassan ibn al Sabbah. Un soir, il leur proposa le pacte suivant : le premier à faire fortune soutiendrait les deux autres. Les autres acceptent le pacte, et le premier à obtenir une position enviable est Abdoul Kassem. Ce dernier devient, en effet, sous le nom de Nidhâm el Molk, le grand vizir du sultan Malik Shah. Ces deux anciens compagnons se présenteront alors à lui. Khayyam demande la protection du vizir, afin de pouvoir mener ses recherches à l’abri du besoin. Hassan demande à être introduit à la cour. Les vœux des deux hommes seront exaucés. Mais Hassan complote alors à la cour dans l’espoir de prendre la place de son protecteur. Découvert, il est renvoyé et fonde l’ordre ismaélien des assassins. Dans une autre version Nizamoul-moulk, étant devenu vizir du sultan Melik-Shah, le nomma chambellan et voulut donner une charge identique à Omar Khayyâm, qui refusa pour s’adonner à l’étude des mathématiques. Il reste qu’une lutte à mort se déroula contre le chiisme ismaïlien, particulièrement contre la secte terroriste des « Assassins » qui réussira à tuer le redoutable vizir Nidhâm El Moulk en 1092… Cet ordre ismaélien est à la fois secte et mouvement terroriste, qui depuis la forteresse Alamout a fait trembler les cours de l’époque. Il est considéré comme l’inspirateur lointain du terrorisme contemporain… La poésie d’Omar Khayyam [est le témoignage vivant d’une libre parole crépusculaire qui eut ses heures de gloire.

*Omar Khayyam : « Cent un quatrains de libre pensée », traduit du persan et présenté par Gilbert Lazard, Gallimard, 2002
** « La figure d’Omar Khayyam, un miroir inversé en Occident » par Farzâneh Pourmazâheri, La Revue de Téhéran, n°59, Octobre 2010